Creative Commons License
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.
Affichage des articles dont le libellé est sociologie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est sociologie. Afficher tous les articles

jeudi 5 août 2010

Comment évaluer la participation

Depuis longtemps, j'étais à la recherche d'expériences d'évaluation de démarches participatives. J'ai enfin trouvé quelque chose de réussi dans un article de Vincent Luyet, d'Ion Iorgulescu et de Rodolphe Schlaepfer de la revue Géocarrefour intitulé "Introduire et évaluer la participation lors de projets environnementaux : le cas de la troisième correction du Rhône en Suisse". Sous forme de questionnaire d'autoévaluation administré à tous les participants, il aborde à la fois le processus et la position des acteurs présents. Avec des réponses binaires, il reste assez simple d'emploi et d'analyse pour avoir une idée basique d'évaluation. Cela n'empêche pas d'associer à ce questionnaire des débrieffings informels en fin de processus.

Processus de participation

Intégration des intérêts : Est-ce que les acteurs sont représentatifs des intérêts liés au problème ?

Organisation du processus : Est-ce que la localisation des réunions et leurs horaires sont adaptés aux acteurs ? Est-ce que la fréquence et la durée des réunions sont pertinentes ? Les acteurs ont-ils été présents ?

Règles du jeu : Est-ce que les règles du jeu sont définies (objectifs initiaux, rôle de chacun, qui arbitre les conflits...), connues et respectées ?

Transparence : Est-ce que le processus est transparent ? Est-ce que les membres ont fait de la rétention d’information ?

Équité : Tous les acteurs peuvent-ils s’exprimer ? Ont-ils le même temps de parole ? Tous les points ont-ils été pris en compte de la même façon ?

Précocité : Quand la participation est-elle introduite ?

Modération :
Est-ce que la modération est adaptée ?

Base légale : Existe-t-il dans la législation une incitation ou une obligation à faire participer certains acteurs ?

Soutien institutionnel : Existe-t-il des mécanismes (politiques ou financiers par exemple) pour soutenir la participation ?
Acteurs

Compétence des acteurs : Est-ce que les acteurs communiquent de façon pertinente lors des réunions ? Est-ce qu’ils sont compétents dans leur domaine ?

Représentativité de l’acteur : Est-ce que l’association reconnaît et valide le discours de l’acteur la représentant ?

Confiance de l’acteur : Existe-t-il un rapport de confiance entre les acteurs et les responsables du projet ? Est-ce que les échanges se sont faits dans le respect ?

Apprentissage des acteurs : Est-ce que le processus a produit un effet sur l’acteur (ex : compréhension du problème...) ?

Satisfaction des acteurs : Est-ce que les acteurs sont satisfaits de la participation? Ont-ils eu l’impression d’être écoutés ? Sont-ils frustrés ?

Effets de la participation sur le résultat : Est-ce que le résultat final a tenu compte des avis des acteurs?

Impacts de la participation : Quelle a été l’influence de la participation sur le résultat final ?

mercredi 4 août 2010

Comment de nouveaux outils renouvellent la démocratie locale

Dans ce numéro de l'Espace politique, on retrouve certaines contributions du colloque "Gouvernement et gouvernance des espaces urbains". A travers ces contributions, ce numéro cherche à mettre en lumière des expériences participatives citoyennes du quotidien (Paris, Nantes, Montréal) et à poser le décor complexe du jeu d'acteurs à l'échelle de grandes métropoles (Grand Paris, Sydney).

En complément, deux textes se distinguent par leur caractère plus prospectif. Tout d'abord, celui co-écrit par Dubus, Helle et Masson-Vincent soulève l'hypothèse de l'émergence d'une géogouvernance dans laquelle les nouveaux outils numériques (SIG, cartographie dynamique) contribueraient à une meilleure compréhension citoyenne des enjeux des politiques d'aménagement. Enfin, la contribution de Nancy Ettlinger (Ohio State University – Columbus) nous amène à réinterroger la notion de ségrégation, souvent au cœur de la démocratie urbaine, en dépassant le caractère trop spatialisé des phénomènes ségrégatifs afin de privilégier une entrée par les réseaux sociaux, notamment professionnels.

mardi 22 juin 2010

Comment définir l'arrondissement parisien le plus pauvre

Après avoir lu un article du Figaro "judicieusement" intitulé "L'ISF rapporte de moins en moins", j'ai été surpris de trouver bon nombre d'arrondissements parisiens que parmi les 50 villes dans lesquelles vivent le plus grand nombre de personnes qui payent l'impôt sur la fortune.

Je n'ai pas trouvé le 19e arrondissement dans la liste qui est l'arrondissement dans lequel j'habite. Renseignement pris sur le site du ministère, on trouve 1681 foyers soumis à l'ISF en 2009. A Paris, dans le 16e, on trouve le plus grand nombre d'imposables sur la fortune (avec 18574 foyers) et le plus faible nombre dans le 2e (580). Mais pour avoir une meilleure idée de l'ordre de grandeur, il faut bien sûr rapporter le nombre de foyers à la population totale de chaque arrondissement. On s'aperçoit alors que le 19e est l'arrondissement qui a en proportion le moins de foyers fiscaux soumis à l'ISF de tout Paris : en effet, on compte un contributeur pour l'ISF  pour 110 habitants dans le 19e alors que dans le 7e ce rapport est d'un à 8. Le 7e est donc l'arrondissement dans lequel sont en proportion le plus de foyers fiscaux soumis à l'ISF. Pourtant, si le 19e semble mal loti, il faut savoir que la proportion de foyers fiscaux reste exceptionnelle par rapport à la France (1 pour 223 habitants).

Paris concentre donc dix fois plus de foyers fiscaux soumis à l'ISF que l'ensemble du pays. Mais Paris concentre aussi d'autres types de population, notamment le nombre de bénéficiaires du rSa (au 31 décembre 2009). C'est dans le 6e qu'on trouve le plus faible taux de bénéficiaires rapporté à la population de l'arrondissement (un bénéficiaire pour 20 habitants) et dans le 19e encore qu'on trouve le plus de bénéficiaires avec un bénéficiaire pour 9 habitants. Or en France, la situation n'a rien de comparable avec le 6e arrondissement, puisqu'on trouve un bénéficiaire pour 38 habitants.

Je me suis même risqué à rapporter le nombre de foyers fiscaux à celui de bénéficiaires du rSa, même si ce ne sont pas des unités équivalentes, puisque plusieurs personnes d'un même foyer fiscal peuvent toucher le rSa. Dans le 19e, encore on trouve 11 fois plus de personnes au rSa que de foyers fiscaux soumis à l'ISF tandis qu'à l'autre extrémité, il y a plus de 2 foyers pour un bénéficiaire du rSa dans le 7e. Tout porte à croire que Paris est peut-être l'une des villes françaises où cohabitent les plus grandes inégalités, même si l'on pourrait trouver d'autres critères pour déterminer quel est l'arrondissement le plus pauvre ou celui dans lequel la richesse est la plus inégalement répartie.

mardi 15 juin 2010

Comment l’autonomisation contribue à améliorer la santé

L’IREPS Bretagne propose une traduction en français d’un document de l’OMS Europe clarifiant la notion d’empowerment dans le champ de la santé publique, et démontrant l’efficacité des stratégies favorisant l’empowerment, notamment en matière de réduction des inégalités de santé.  Cette recension est intéressante car elle éclaire bien des débats dans les démarches participatives sur les compétences acquises par les citoyens, comme l'a montré Julien Talpin dans sa thèse par exemple. Le document original est une revue de littérature rédigée par une professeure de l'Université du Nouveau Mexique, Nina Wallerstein.
Si la participation forme la colonne vertébrale des stratégies d’empowerment, elle est à elle seule insuffisante et peut relever de la manipulation et encourager la passivité, au lieu de favoriser l’activité, l’empowerment et le contrôle communautaires. Elle peut être perçue comme utilitariste, c’est-à-dire servant l’efficience d’un programme, plutôt que renforçant l’empowerment dans le but de réduire l’exclusion sociale. Au niveau local, les méthodes participatives elles-mêmes peuvent être limitées – impliquant les membres de la communauté comme de simples informateurs – ou faire écran au besoin d’analyser des politiques ou fonctionnements institutionnels plus larges susceptibles de surpasser les déterminants locaux du bien-être. Les questions à poser sont les suivantes : qui sont les représentants officiels, qui sont ceux dont les voix restent inaudibles, et quelles sont les inégalités de pouvoir qui empêchent la participation de certaines composantes de la communauté ?

dimanche 4 avril 2010

Comment encourager l'égalité des chances chez les jeunes européens

Dans son travail, le Forum européen de la Jeunesse regroupe différentes organisations de jeunesse d'Europe. L'an passé, il a lancé un processus qui vise l’adoption d’une Convention européenne sur les Droits des Jeunes dans le cadre du Conseil de l'Europe.

La question de la reconnaissance légale des droits des jeunes a repris son souffle lorsque l’Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a adopté une motion demandant un rapport sur les éventuels bénéfices d’une convention européenne sur les droits des jeunes. Suite à cela, le Forum européen de la Jeunesse a décidé de lancer un rapport et d’enquêter sur la situation des droits des jeunes en Europe. Et ce rapport a été publié cette semaine.

Le FEJ plaide pour une convention qui garantirait des droits spécifiques aux jeunes, notamment aux étudiants : la participation, le droit à un emploi décent et à la protection sociale, la liberté d’expression, la justice des jeunes majeurs et la détention, la non-discrimination et l’égalité des chances, la mobilité et le transport, la santé sexuelle et reproductrice, la religion et l’objection de conscience, et la sensibilisation aux droits des jeunes.

Cette convention n'aura pas le même impact partout le jour où elle serait signée par les Etats-membres, car les enjeux ne sont pas les mêmes selon les pays : la promotion de la santé en Pologne ou en Suède n'atteint pas le même degré d'efficacité, la place des religieux dans les cours d'éducation à la sexualité n'est pas la même, ce qui n'est pas sans impact sur le contenu des cours.

La notion même d'égalité des chances demande à être affinée dans le contexte de l'éducation. On pense notamment à l'égalité d'accès au système éducatif : le fait qu'on puisse rentrer dans une université ou devenir apprenti sans discrimination basée sur des motifs interdits (origines,...). En aval de l'accès, il faudra penser aussi à la motivation des élèves, leur ambition et des facteurs jouent ici sans qu'il soit question au sens légal de discrimination : l'attitude des professeurs par exemple.

L'impact des enseignants dans l'égalité des chances des élèves

Dans une expérience à laquelle je participe dans le 18e arrondissement de Paris, on implique les élèves dans l'évaluation de la qualité de vie de leur établissement. Sur le climat scolaire, on note le sentiment d'injustice des élèves vis-à-vis de leurs professeurs. Ce sentiment peut être compris de plusieurs manières. Dans un premier temps, l'explication la plus simple était qu'on ne punit jamais les élèves de la même manière pour un même acte. Effectivement, pour un élève qui cumule des difficultés familiales, il ne sera pas puni de la même manière qu'un élève dans une période normale. Vendredi, une deuxième explication était donnée par une élève de 5e : elle voudrait que les professeurs soient attentifs à "ne pas punir toujours les mêmes et à interroger toujours les mêmes".

Aujourd'hui, je lis un article dans le Guardian qui apporte un autre éclairage sur cette deuxième hypothèse : un rapport écrit par des chercheurs en économie de Brixton, fait le point sur les résultats aux évaluations nationales. L'étude conclut que les élèves noirs ont de bien meilleurs résultats lors des évaluations nationales que dans les évaluations données par leurs professeurs. Les élèves d'origine indienne et chinoises ont tendance à être par contre surnotés, surtout en mathématiques, tandis que les blancs des classes populaires sont eux sous-notés par leurs enseignants.

Ce constat rappelle étrangement des études réalisées par l'équipe de Pierre Bourdieu autour de l'attitude des enseignants vis-à-vis de leurs élèves selon leur milieu social. Leur implication a un impact majeur dans la stimulation de leurs élèves. Ce véritable effet Pygmalion joue en la défaveur des élèves déjà défavorisés. Bruno Masurel d'ATD Quart Monde rapporte une anecdote très intéressante qui parait aussi très irréelle (reprise sur le site de Philippe Meirieu dans un texte intitulé "vivre la citoyenneté au collège") :
Je raconte très souvent l’histoire (vraie) de 2 élèves de 6°, Marie Jo et Didier, dont deux professeurs disent, au conseil de classe du premier trimestre, qu’ils sont sûrs qu’il vont redoubler, à la fin de l’année. Leur professeur principal, qui est nouvelle, qui est prof. de français, est elle-même très choquée par ce jugement, qui l’empêche de dormir une bonne partie de la nuit. Le lendemain, les élèves lui demandent « qu’est-ce qu’ils ont dit au conseil de classe ». Elle leur dit la vérité : deux professeurs, qui sont expérimentés, pensent que Marie Jo et Didier vont redoubler. Elle leur dit que cela l’a beaucoup choquée d’entendre ça, et elle leur demande ce qu’ils en pensent, et ajoute ce que elle-même en pense : Si on n’accepte pas ce jugement, qui condamne deux élèves, dès le premier trimestre, cela peut se passer autrement.
Face à ce défaitisme annoncé, la classe se réorganise pour aider les deux élèves condamnés et la coopération avec ceux qui ont des meilleurs résultats conduit finalement à l'absence de redoublement : ces élèves qui n'auraient pas progressé sinon réussissent à acquérir les compétences demandées pour passer en classe supérieure. Cette réorganisation exceptionnelle interroge les pratiques professionnelles des enseignants, les préjugés et la capacité à déjouer le "prévisible".

Cet effet Pygmalion a des sources profondes et certaines tout à fait rationnelles : tout le monde connaît grosso modo les grandes tendances statistiques de réussite scolaire. L'enquête anglaise a un titre éloquent en la matière : "Test Scores, Subjective Assessment and Stereotyping of Ethnic Minorities". Les stéréotypes sur les classes sociales et/ou les minorités ethniques ont certainement un fonctionnement similaire.

La différence dans l'évaluation est d'autant plus important dans les zones où les pauvres ou les minorités sont rares. Les stéréotypes seraient donc bien à l'origine des ces différences de traitements selon l'origine des personnes. À l'heure actuelle, je ne sais pas si ces traitements différenciés seraient reconnus comme des pratiques discriminatoires d'une personne chargée d'une mission de service public : cela se passe à l'école, il ne s'agit pas à proprement parler d'un refus de service, car tous les élèves sont évalués, et on ne leur refuse aucun droit. Indirectement, on objective grâce aux statistiques ces traitements différenciés en Grande-Bretagne, mais une telle enquête en France ne serait pas légale dans les mêmes conditions. Mais on peut présumer que le même phénomène existe en France.

L'article conclut à juste titre que cette lutte contre les stéréotypes n'est pas prise en compte par la législation actuelle sur l'égalité de traitement. À l'échelle européenne, cela demande donc des actes supplémentaires pour réduire les mécanismes de reproduction sociale et j'espère que le projet de convention européenne en tiendra compte.

lundi 23 novembre 2009

Comment parler des drogues

J'ai retrouvé un blog qui décortique les graphiques. Information is beautiful est revenu sur l'affaire Nutt et republie un graphique étonnant. Il s'agit du bruit médiatique autour des drogues ou, pour le dire plus clairement, de la manière dont certaines drogues sont montées en épingle.




On peut y voir le nombre de décès par type de substance (en Grande Bretagne en 2008 basées sur les observations sur le certificat de décès), le nombre d'affaires reportées par la presse (connu grâce au moteur de recherche de Google actualités). On voit très nettement que le nombre d'articles écrits par rapport au nombre de morts liés au cannabis (je suppose que les accidents sont comptés) est très important : 5 articles pour un mort. Tandis qu'on trouve un rapport totalement inversé pour l'héroine : 1 article pour 10 mort pour l'héroine et la morphine, et 1 article pour 49 morts concernées par l'alcool.

Je ne connais pas grand chose à la sociologie des médias : je ne vois pas forcément de problème méthodologique dans cette manière de démontrer cette surmédiatisation. Dans le même genre, cela me rappelle les conclusions de la commission Bouchard-Taylor qui critiquait la surmédiatisation des affaires relatives à l'intégration des migrants au Québec. Leur rapport révèlait que la majorité des cas rapportés par la presse étaient très éloignés de la réalité.

L'appel à la vigilance du Guardian mérite d'être entendu. Mais les journalistes sont-ils les seuls responsables de cet effet boule de neige ?

Mise à jour du 24 novembre :
Quelle bonne idée de slogan ! La MILDT et MAM ont mis en place une campagne intitulée « La drogue si c’est illégal, ce n’est pas par hasard ». Est-ce que l'argument d'autorité sera suffisant pour les sceptiques ?

dimanche 11 octobre 2009

Comment une collectivité locale peut favoriser l'autonomie et l'engagement des jeunes

Avant-hier je participais au colloque national du CIDJ à la table-ronde sur le rôle d'Internet dans l'autonomie des jeunes. J'avais peut-être plus de choses à dire encore sur la 4e table-ronde, les moyens de favoriser l'engagement des jeunes. Le principal problème des dispositifs français, c'est qu'ils s'adressent aux initiatives individuelles sans pour autant proposer des actions systématiques. On pourrait aussi déplorer l'absence de plan transversal (école, loisirs,...).

Davantage de perspectives sociales par le capital social

Il faudrait sortir de l'enfermement des classes et des niveaux : pour le choix des loisirs et si on veut développer la construction autour de projets (pédagogie par projets), il faut développer des activités à l'extérieur des classes. En quelque sorte, il s'agirait de rajouter du non-formel dans l'éducation formelle.
Si on veut développer l'autonomie par rapport au milieu social, il faut pouvoir proposer des « alternatives ». Or, l'école, c'est pas tout à fait le lieu du brassage social (la carte scolaire actuelle ne la favorise pas).

Il faut développer ce que Burt en sociologie a appelé les trous structuraux, c'est-à-dire l'ouverture sur d'autres réseaux sociaux que ceux qu'on connait déjà. Cela permet d'accroitre les possibilités ? Pour cela, que peut faire une collectivité locale ? Il faut qu'elle s'intéresse aux activités hors de l'école : l'offre de loisirs est un exemple avec les activités informelles entre amis comme les activités non-formelles en club,... Un vrai travail de terrain est ici nécessaire pour faire un diagnostic partagé.

Une meilleure maitrise du code

Sur les activités non-formelles, je connais particulièrement bien l'exemple des conseils de la jeunesse. Que la Mairie souhaite consulter les jeunes, pourquoi pas. Mais le faible ratio de jeunes concernés pose des questions sur l'impact de l'exercice sur l'éducation active à la citoyenneté. La Mairie, c'est très loin comme lieu de vie d'un jeune. Ce n'est pas normal, mais c'est ainsi. Par contre, on peut remarquer que dans un lieu de vie, comme l'établissement scolaire, la consultation des jeunes, la prise en compte de leur parole ne bénéficie pas de la même bienveillance : c'est rarement institutionnalisé même. Le mouvement Freinet n'est pas en très bonne forme. Le nombre de lycées auto-gérés n'a pas varié depuis 1981. Alors qu'on a en France une éducation civique très théorique, qui fait l'expérience de la démocratie à l'école ? Le meilleur moyen d'apprendre, c'est pourtant de pratiquer le débat, le dissensus, le consensus, etc.

N'est-ce qu'un truc d'affreux gauchistes ? Il suffit de se renseigner sur ce qui peut se faire en Europe pour savoir que non. Le manuel du Conseil de l'Europe sur la gouvernance démocratique de l'école donne une multitude d'expériences impliquant à des degrés divers les élèves. Les compétences développées par l'éducation à la citoyenneté démocratique sont connues. Et ces compétences rappellent un peu la question des codes du sociologue britannique Basil Bernstein.

Les freins

Moderniser toute cette éducation demanderait de changer bien des habitudes. On assiste à une montée en puissance de la présidentialisation au lieu de la collégialité dans bien des domaines. Le dernier exemple dans les lycées, c'est la restriction par décret cette année du droit de réunion des élèves dans l'établissement : l'autorisation par le chef d'établissement est désormais obligatoire. Et puis qui financerait l'empowerment des jeunes ? Quel intérêt politique ? Si tout le monde était plus autonome, aurions-nous les mêmes inégalités en terme de pouvoir ? En terme de génération ? En terme de classes sociales ?

vendredi 9 octobre 2009

Comment Internet peut renforcer l'autonomie des jeunes

Hier je participais au colloque national du CIDJ à la table-ronde sur le rôle d'Internet dans l'autonomie des jeunes. J'ai pu évoquer les principales opportunités dont j'ai pu bénéficier : l'accès à des informations difficilement trouvables par ailleurs et la possibilité de rencontres au delà du milieu social et géographique (j'ai notamment cité ma participation à la conférence européenne sur la santé des jeunes comme bloggeur).

Comme la table-ronde a été plutôt unanime, des objections ont fusé dans la salle, notamment sur le risque : on peut trouver n'importe quoi comme info (rumeurs, incitations à la haine, au suicide,...). Le délégué aux usages de l'internet avait en plus fait sa pub pour les actions que la délégation a financées. Drôle manière de concevoir l'autonomie, c'était essentiellement axé sur la prévention : les drogues, les prédateurs sexuels,... Les campagnes sur les prédateurs sexuels m'ont toujours un peu irrité : pourquoi dépenser tant de fric pour des faits statistiquement dérisoires quand une grosse majorité des cas relève de l'inceste ? Le tabou a de beaux jours devant lui...

J'ai voulu compléter sa longue liste de projets par l'expérience de la consultation menée par Richard Descoings. C'est peut-être le seul site qui donnait une possibilité institutionnelle de demander l'avis aux jeunes, en l'occurrence pour améliorer leur lycée. Ce n'est pas forcément l'idéal de la délibération : peu de jeunes ont participé au site (on peut même parler d'échec), je soupçonne que ce sont des jeunes plutôt politisés qui ont participé, pas forcément des jeunes de la FIDL, mais en tout cas des jeunes qui voulaient jouer le jeu. Et finalement le site donne ni la possibilité d'hiérarchiser les propositions, ni de les amender, ni de permettre de suivre leur prise en compte.

Je n'ai pas été très fin en essayant de parler de cette expérience un peu ratée, parce que si on veut être sincère sur la réalité française, c'est que le potentiel des nouveaux médias est complètement sous-utilisé pour donner la parole aux jeunes. Le Conseil Parisien de la Jeunesse se plaint depuis des années de ne pas avoir de forum pour faire participer d'autres jeunes aux propositions, mais cela traine en longueur. On pourrait faire la même remarque sur pour le Conseil National de la Jeunesse. En fait, les pouvoirs publics se désintéressent complètement de l'apport d'Internet pour favoriser la mobilisation citoyenne. Or ma remarque sur la consultation de Descoings a peut-être pu faire croire que je disais que notre gouvernement faisait des choses en ce sens alors que je voulais être moqueur... Mais des choses se font ailleurs en Europe, un rapport intéressant vient d'ailleurs d'être publié sur le sujet par le Conseil de l'Europe.

En fait, j'ai été un peu déçu de la qualité des échanges par rapport aux Rencontres sur les pratiques numériques des jeunes. Il manquait peut-être la présentation de la sociologue britannique Sonia Livingstone sur l'enquête EUKidsonline avec son excellent tableau sur les risques et les opportunités :


J'ai eu l'impression d'un consensus sur le fait qu'on trouvait tout et n'importe quoi sur Internet. C'est étrange de s'étonner que les propos du café du commerce peuvent aussi avoir lieu sur Internet. Ce qui est justement formidable, c'est la relative publicité : le public, ce n'est plus le cercle amical et familial, ce n'est plus seulement le cercle immédiat. N'importe qui peut tenir un blog et raconter ce qu'il veut, ce qui est une réelle avancée sur la liberté d'expression, notamment dans la capacité à diffuser de l'information : c'est parfois une alternative aux médias et aux maisons d'éditions. Internet rend peut-être les gens plus autonomes, mais il ne les rend pas plus intelligents pour autant : le café du commerce continue d'exister... Car ce n'est qu'un outil : cela permet de gagner du temps, mais encore faut-il savoir trier l'information, comparer les sources, faire preuve d'esprit critique. Mais est-ce une nouveauté par rapport au journal de TF1 ?

Quelle éducation pour les nouveaux médias ?

Ce qui est certain, c'est que l'école doit cesser l'ignorance de la télé et d'Internet. Mais c'est un voeu pieux, puisqu'on sait très bien que l'Éducation Nationale a beaucoup de mal à intégrer les nouvelles éducations (à l'environnement, à la citoyenneté, à la santé). L'éducation à l'image se fait très marginalement alors que les besoins sont énormes. Une personne de la salle a cité l'expérience où dans un collège ce travail était pris en charge par les documentalistes dans leur CDI. Mais comment cela pourrait suffisant ? Cela a besoin d'être systématisé dans le cadre du projet d'établissement avec un véritable projet pédagogique pour avoir de l'impact au lieu d'actions ponctuelles. L'équipe pédagogique doit participer pour que chaque classe soit prise en compte parce qu'on sait très bien que ceux qui visitent le CDI ne sont pas les élèves les plus en difficulté... Mais où sont les sous pour ça ?

mercredi 7 octobre 2009

Comment les ateliers santé ville peuplent l'Ile de France

En Ile-de-France, fin 2008, il existait 57 ASV, ce qui la place de loin comme la première région bénéficiant de ce dispositif puisqu'il existe 237 ASV au niveau national. Les 10 premiers départements concentrent 44% des ASV. Parmi ces départements se trouvent la Seine Saint-Denis (20), les Hauts-de-Seine (14), les Yvelines et le Val-de-Marne (6 pour les deux départements). À cela s'ajoutent le Val d'Oise (5) Paris (4), l'Essonne (3).
Au niveau national, la formation des coordinateurs se limite à deux tendances : soit un diplôme en santé publique (40%), soit un diplôme en sciences humaiens (39%).
L'enquête de Kynos pour l'ACSÉ montre que pour 164 ASV qui ont répondu 227 diagnostics généraux ont été réalisés depuis leur création :

Parmi eux, 30 ASV ont réalisé au moins 2 diagnostics généraux. 115 ASV ont réalisé 248 diagnostics ciblés depuis leur création. Parmi eux, 50 ASV ont réalisé au moins 2 diagnostics ciblés. Ces diagnostics ciblés permettent d’approfondir une thématique spécifique pour ensuite orienter l’action de l’ASV. Le croisement des réponses à ces deux questions montre que la moitié des ASV n’ayant pas réalisé de diagnostic général a néanmoins réalisé un ou plusieurs diagnostics ciblés.

Fait étonnant, au niveau national, seuls 10% des ASV ont mis en place un observatoire local de santé. Pour l'Ile-de-France, sur les 52 repondants, 7 ont mis en place un tel observatoire, soit 13,5%. Enfin, pour 19 % des ASV franciliens (10), on note une collaboration avec un observatoire (régional notamment) contre 26% au niveau national.


Ces quelques paragraphes faisaient partie des 32000 caractères qui auraient décidé demain de mon avenir. Je voudrais travailler cette année sur ces diagnostics qui orientent les politiques locales de santé et emain se réunit le Conseil pédagogique du master SPPS dans lequel finalement je ne rentre pas... cette année du moins ! Cela ne m'empêche pas d'aller après-demain à un passionnant colloque sur ces diagnostics locaux de santé.

vendredi 2 octobre 2009

Comment justifier les études sur les réseaux sociaux

Certains historiens préfèrent penser à partir du terme de "réseau social" et semblent ne pas se rendre compte qu'un mot induit quelquefois des types d'intelligence et de compréhension du réel bien particuliers. Un réseau social ne peut être tout à fait la même chose qu'une classe sociale ; un je-ne-sais-quoi d'"euphémisé" s'installe là. Il existe de nombreux exemples de ce dévoiement. En effet, cela permet de faire l'économie des "conflits" entre les classes, en soutenant les idées douces de "négociation", d'"interactivité", d'"interaction". Voici l'exemple d'un déficit de pensée qui me semble assez grave.
Extrait de : Arlette Farge, Jean-Christophe Marti, Quel bruit ferons-nous ?, Les Prairies Ordinaires, 2005, p.145


L'hypothèse ou le terrain ? De quoi part-on pour forger une théorie ? Si c'est d'une hypothèse, on peut toujours avoir le risque d'éviter de rechercher les cas négatifs. Les cas négatifs sont définis par Howard S. Becker dans Le travail sociologique (p.123) : "des cas dans lesquels des phénomènes alternatifs qui ne seraient pas prédits par sa théorie apparaissent". Si c'est du terrain que l'on part, alors dans l'analyse, il faut bien faire attention à ne pas éluder certains cas et leurs contradictions qui invalideraient la théorie.


C'est uniquement par la comparaison entre différents parcours de plusieurs individus qui ont des caractéristiques sociales similaires que l'on peut comprendre "ce qui joue et ce qui ne joue pas". Il suffit par exemple de reprendre les Tableaux de famille, de Bernard Lahire. Il s'agit là d'un livre qui vise à étudier de manière systématique la configuration familiale autour d'un ou une élève de CE2. L'analyse maintes fois explicitée depuis vise à montrer les conditions d'une transmission de dispositions plus ou moins favorables à de bons résultats scolaires. Il se pose la question de la réalité de la socialisation à partir des relations entre l'enfant et ses parents et ses grands-parents. En portant son attention sur la configuration familiale, il permet d'identifier toutes les nuances qui font que telle ou telle disposition présente dans la tradition familiale va se voir reprise par un membre de la famille et pas tel autre. Être en contact ne suffit plus, il faut voir la qualité du contact : c'est ainsi que, p.278, il peut parler dans certains cas de patrimoine culturel mort, non approprié et in-approprié.

Le réseau contre la classe sociale ?


En cartographiant autour d'un individu toutes ses relations, on permet ainsi d'analyser comment s'articulent le "système" et l'individu, entre les régularités et les petites irrégularités. Lahire l'explique dans Portraits sociologiques, p.3 :
Les procédures statistiques de mise en équivalence pour les besoins du codage, comme les opérations de typification de la sociologie la plus qualitative, désindividualisent les faits sociaux et livrent une version dépliée (abstraite des singularités individuelles) du social.
Ce n'est pas la réfutation des théories basées sur les catégories socioprofessionnelles qui est visée : on cherche le réalisme de la théorie. On veut éviter la réduction résumée par Peter Berger dans son Invitation à la sociologie (p. 119) :
"Chaque classe sociale forme la personnalité de ses membres par d'innombrables influences qui commencent à la naissance et vont, selon les cas, jusqu'au diplôme de fin d'études du secondaire privées ou jusqu'à la maison de correction pour mineurs."
Il s'agit donc bien plus de renouveller l'analyse à une échelle plus fine en travaillant sur les différences dans la similitude approchée par la notion de classe sociale.

lundi 21 septembre 2009

Comment décrire les principes de la participation des jeunes

Lors de la conférence de Bruxelles, un document du bureau européen de l'OMS nous avait été remis que j'ai trouvé très bien fait. Il y a un long plaidoyer pour la participation des jeunes. Il s'agit aussi de qualifier leur niveau de participation dans les actions de prévention en santé, mais en fait cela s'applique à bien d'autres domaines. Dans ce document se rejoignent la santé communautaire et la démocratie participative. D'ailleurs dans le passage qui suit, il sera surtout question de l'intérêt de la participation des jeunes :
  • Compréhension et choix communs
Dès le départ, les buts et objectifs du processus de décision doivent être expliqués aux jeunes. Les jeunes devraient avoir la possibilité de négocier leur participation, en tenant compte de leurs préférences et leurs stratégies de travail. Ils devraient être pleinement informés sur les raisons de participer, mais aussi avoir la possibilité de ne pas participer.
  • Partir d'où en sont les jeunes
Il est important d'encourager et de guider les jeunes vers l'exploration, la réflexion et l'identification de leurs propres préoccupations et de leurs idées novatrices pour des solutions potentielles comme point de départ. Cela signifie que l'orientation et les résultats attendus des processus de participation devraient être ouverts et souples pour appuyer la vie quotidienne des jeunes et leur expérience.
  • Un environnement sûr et stimulant qui est sensible aux besoins des jeunes
Veiller à ce que les jeunes soient protégés contre la violence, la manipulation et l'abus et à examiner attentivement les risques potentiels auxquels les jeunes peuvent être exposés dans les processus participatifs. S'assurer de l'engagement de toutes les parties concernées à travailler ensemble vers des résultats positifs, en respectant les opinions et les perspectives de chacun.
  • Équilibre entre l'orientation et l'indépendance
Il faudrait envisager de fournir un équilibre subtil entre les conseils et le soutien d'une part, et la création d'un espace pour le travail autonome des jeunes d'autre part.
  • Clarifier les enjeux de pouvoir (power-mapping)
On doit rendre les relations de pouvoir transparentes qui sont parties prenantes au processus de prise de décisions. Cela doit être discuté avec les jeunes dès le début, afin qu'ils puissent cerner la sphère réaliste de leur influence. En outre, les adultes peuvent aider les jeunes à élargir le champ de leur pouvoir dans des domaines où, normalement, ils ont peu ou pas d'influence.
  • L'inclusion
Les jeunes devraient avoir une large palette de possibilités pour participer en fonction de leurs intérêts, de leur expérience et de leurs capacités. Une attention particulière devrait être accordée pour assurer que les structures participatives sont en place pour soutenir les enfants marginalisés ou défavorisés (quelle qu'en soit la raison) et les personnes à différents âges. On doit fournir un éventail de choix pour la participation qui sont sensibles à des différences (âge des enfants, stade de développement, sexe, ethnicité et religion). Structurer et faciliter le soutien par les pairs entre les différents groupes de jeunes est également important.
  • L'information continue
Le processus complet du projet doit être transparent et être régulièrement mis à jour tandis que le processus se développe. La pertinence de chaque phase doit être discutée avec les jeunes. Les jeunes ayant des aptitudes, une expérience et des compétences différentes peuvent choisir de participer à différentes phases et à différents aspects du processus décisionnel, ce qui devrait être respecté. En outre, les jeunes doivent obtenir un retour précis et régulier sur l'impact de leurs travaux sur les problèmes dont ils s'occupent.
  • Les liens de proximité, professionnels et familiaux
Les parents doivent être pleinement conscients des buts et objectifs du processus quand c'est adéquat (en fonction de l'âge des jeunes). Les parents ont parfois besoin d'être soutenus pour accepter que les jeunes ont leur mot à dire, et faire marche arrière. Le processus de participation devrait incorporer les structures et traditions locales de soutien pour les jeunes. Les professionnels expérimentés dans le travail avec les jeunes, comme ceux ayant une compétence professionnelle dans le domaine en question, devraient être impliqués dans le processus.
  • Perfectionnement et soutien professionnels
Structurer, faciliter et guider les processus de participation est complexe et exigeante pour les professionnels travaillant avec les jeunes. Leur développement professionnel et le soutien continu sont donc inestimables.
C'est un extrait assez long. Les motifs de discrimination institutionnelle sont clairs, mais il est omis la question sociale : on sait pourtant très bien que les personnes en situation de précarité ont bien des difficultés à prendre part aux décisions. Ce serait intéressant de voir à ce sujet l'évaluation de la place des bénéficiaires du RSA qui sont pour certains d'entre eux évaluateurs du dispositif (parmi les professionnels). Plus connue est évidemment la sous-représentation des classes moyennes et des classes populaires lors des élections politiques. La question du statut social et de l'inégalité économique devrait être plus explicite.

jeudi 17 septembre 2009

Comment ne plus hésiter entre différentes options

La situation a quelque peu changé en deux mois. Nouveau job, nouveau sujet d'étude en perspective, mais serai-je de nouveau étudiant ?

D'abord il faudrait que je finisse mon fameux mémoire d'ici deux semaines, ce qui parait inimaginable. Je viens à peine de recevoir le dernier livre de Gilles Pronovost qui a fini quasiment la même recherche avec les jeunes Québécois en 2006 mais avec un échantillon nettement plus large.

L'Atelier Santé Ville Paris 18e doit terminer aussi son diagnostic général d'ici décembre et des évènements récents font que mon absence va peut-être les destabiliser encore plus. Comme il était probable que je fasse mon Master 2 en deux ans, j'ai décidé hier du coup de prendre une année de plus... Encore une fois...

Il faut aussi dire qu'en début de semaine j'ai reçu la confirmation que le site que j'utilisais pour diffuser mon enquête avait effacé mon questionnaire, ce qui était le risque à prendre en utilisant un accès gratuit (c'était indiqué dans le contrat...). Du coup, je dois recommencer à mettre les questions en ligne... Et je n'ai pas le temps cette semaine.

D'ici décembre, il faut que je me concentre sur de nouveaux entretiens et la diffusion de mon questionnaire qui serviront à mon mémoire et à au diagnostic de l'ASV. Ce fameux mémoire sur les loisirs des collégiens est un vrai serpent de mer. À partir de mars, je commencerai à travailler de nouveau sur les diagnostics locaux de santé, ce qui me servira à aller plus vite l'an prochain.

En même temps, comment se concentrer sur le premier mémoire quand le 9 octobre à Marseille est organisé un colloque sur mon 2e sujet ?

mercredi 16 septembre 2009

Comment inventer la société civile

Je n'ai pas le temps de balayer l'ensemble des travaux universitaires qui ont travaillé sur la société civile. Lors de la première université d'été de l'ADELS, nous étions plusieurs à nous demander si cette notion était vraiment adéquate. Beaucoup de textes référents sur la démocratie participative reposent sur l'articulation entre 3 entités : les élus, l'administration et les citoyens. Or, généralement, les mêmes élus et les mêmes fonctionnaires composant l'administration sont aussi des citoyens.

La société civile organisée est généralement perçue comme faisant face aux élus et à l'État. Je n'ai jamais bien vu la différence avec n'importe quel groupe d'intérêt (lobbying ou plaidoyer) qui fait valoir ses droits. Pour la société civile organisée, généralement, les droits se font toujours « pour le bien commun ». Mais tout le monde s'inscrit dans le discours du bien commun, ce qui peut cacher d'autres phénomènes d'occultation et de domination symbolique. Les polémiques autour de la laïcité en France ou au Québec en sont bien la preuve.

Au-delà du discours du bien commun, il faudrait analyser de manière fine les trajectoires des personnes qui siègent dans les instances. Au niveau international, les transferts de personnes représentant Amnesty vers le Haut-Commissariat des droits de l'homme de l'ONU ont déjà été analysés (je ne retrouve plus la source). Aux États-Unis, Obama a interdit que les personnes issues de son administration puissent en 2012 devenir lobbyiste lors du second éventuel mandat. En France, Kouchner est l'icône de la société civile depuis les années 70. Martin Hirsch, qui dirigeait son cabinet durant le gouvernement Jospin, est passé ensuite à la tête d'Emmaüs jusqu'à 2007. Se revendiquer de la société civile, c'est donc peut-être simplement de la mystification.

Sans transition aucune, je signale la parution d'un entretien de José Bové avec Emmanuelle Cosse dans la revue Regards (dirigée par Clémentine Autain et Roger Martelli). Il y est aussi question du lien entre partis politiques et mouvements sociaux.

mardi 15 septembre 2009

Comment voir la laïcité française depuis le Québec (3)

Je voulais publier dans Mouvements cette fiche de lecture du livre de Jean Baubérot : Une laïcité interculturelle : Le Québec, avenir de la France ?, Éditions de l'Aube, 2008. Finalement ce texte ne se trouvera qu'ici en 3 billets. Il se fonde aussi sur le rapport de Bouchard et Taylor dans la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles.

« Nous avons peur de dire non »

Un groupe-sonde dans le rapport du comité Fleury faisait ressortir que pour éviter des accusations de xénophobie des demandes d'ajustements avaient été accepté par des directions d’école alors qu’elles les jugeaient déraisonnables. Ces personnes, se sentant démunies et finalement intimidées, demandaient effectivement un encadrement de ces pratiques. Certains fonctionnaires se sentent perdus par l'application concrète de l'éthique minimaliste sur lesquels semblent reposer les aménagements raisonnables (*) : cela requiert une neutralité à l’égard des conceptions du bien personnel, tout en respectant le principe de non-nuisance à autrui. De plus, on accorde une égale considération des revendications de chacun.

A propos du principe de non-nuisance, Baubérot fait lui aussi une évaluation assez critique de la mise en oeuvre des recommandations du rapport Stasi. L'orientation de la loi qui s'en suivit à propos des signes religieux relève pour Bouchard et Taylor d'une « laïcité restrictive ». Dans le rapport Stasi, on pouvait y lire que « sans être une chambre stérile, l’école ne saurait devenir la chambre d’écho des passions du monde, sous peine de faillir à sa mission éducative. » (p.14). C'est une lecture paternaliste de l'article 16 de la Déclaration universelle des droits de l'homme à propos de la liberté de manifester sa religion « tant en public qu'en privé ». Pourtant, les signes religieux et politiques ont été interdits dans l'enceinte de l'école, même si les vêtements ayant par exemple pour effigie Che Guevara semblent cependant toujours épargnés. Au Canada, les établissements scolaires, au lieu de réserver des lieux de prière permanents, ne peuvent refuser par exemple pour la prière l’utilisation de locaux provisoirement non occupés. L'ajustement concerté n'implique aucune nuisance pour autrui.

Le plus gros conflit revient plutôt sur la considération des droits de chacun, notamment sur le respect de l'égalité des genres ou les décions à propos des mineurs. Baubérot cite le cas en 1994 de parents qui s'opposant à une transfusion sanguine ont vu leur enfant placé sous tutelle temporaire par une Cour d'Appel de l'Ontario. Ce cas rappelle une affaire similaire en juin 2008 à la Cour d'Appel de Lyon qui a rejeté la demande de parents dont le fils était handicapé à 100%. Au moment de l'accouchement difficile, le père avait refusé l'intervention des internes, parce qu'ils étaient des hommes et au final au lieu d'une césarienne, une application au forceps avait été réalisée. La Cour d'appel a jugé que la seule responsabilité incombait au père et non à l'hôpital. On ne transige pas avec le droit des autres sous prétexte du respect des convictions religieuses au Québec comme en France.

L'égale considération des revendications de chacun permet aussi de resituer les convictions religieuses parmi d'autres motifs. Taylor ne voulait faire aucune distinction entre les convictions religieuses et philosophiques, notamment sur l'égalité de traitement nécessaire entre des hindous et des végétariens pour les questions d'alimentation.

Pour Bouchard et Taylor, il va de soi que « le processus d’intégration d’une société diversifiée s’effectue à la faveur d’échanges entre les citoyens, qui apprennent ainsi à se connaître (c’est la philosophie de l’interculturalisme québécois), et non par la mise en veilleuse des identités ».

Cela demande donc une tout autre attitude face à la différence. Il y a d'autres mesures plus intéressantes que les quotas pour favoriser concrètement la prise en charge de la diversité. Jean Baubérot montre pleinement l'intérêt de cette laïcité interculturelle sortant « de l'alternative du « tout ou rien », face aux demandes des minorités ». Cela pourrait être transposé en France à condition d'éviter deux difficultés majeures présentes en France : la confiance minime des hauts fonctionnaires dans le discernement des gestionnaires d'établissements et l'absence d'alternative consensuelle à la culture du vote majoritaire. Même si c'est mal parti, on peut toujours espérer que le Conseil de l'Europe réussira tôt ou tard l'établissement de ce mécanisme.

(*) Alessandra Fachi est assez proche des principes développés par Ruwen Ogien quand elle déclare qu'il n'est pas question de « traitements spéciaux, pouvant entraîner une dérogation à l’égalité formelle, mais de traitements différenciés, se fondant sur une vision pluraliste de la société: selon une telle vision, il n’existe pas un modèle de valeurs et de pratiques privilégiées, qui puisse être considéré comme «normal» et par rapport auquel les autres modèles devraient être qualifiés de spéciaux. »

Quelle cohésion sociale dans une Europe multiculturelle ? Concepts, état des lieux et développements, Tendances de la cohésion sociale n°18, Éditions du Conseil de l'Europe, Strabourg, 2006, p.116.


Lire le passage précédent.


lundi 14 septembre 2009

Comment voir la laïcité française depuis le Québec (2)

Je voulais publier dans Mouvements cette fiche de lecture du livre de Jean Baubérot : Une laïcité interculturelle : Le Québec, avenir de la France ?, Éditions de l'Aube, 2008. Finalement ce texte ne se trouvera qu'ici en 3 billets.

Les accommodements : «traiter de manière différente des personnes en situation différente »

Le principe de l'accommodement ou de l'ajustement repose sur une discrimination systémique, loin d'être forcément intentionnelle. Des effets non-prévus découlent de certains fonctionnements légaux qui finalement ne sont pas justifiés : ce n'est que lorsque le but recherché est en parfait décalage avec la réalité qu'au nom du principe de proportionnalité les aménagements peuvent exister. C'est d'ailleurs au nom du même principe qu'un aménagement est possible si sa mise en place ne bouleverse ni le fonctionnement d'une institution ni son budget. Le but ultime est donc bien de «protéger les minorités contre les lacunes des lois de la majorité » (p.280). Or nous savons à quel sort est d'ores et déjà réservé la notion de minorité dans le débat français.

Contrairement à ce que semble supposer l'ouvrage de Baubérot, les aménagements raisonnables ne sont pas inconnus dans le droit européen et le refus de réaliser ces aménagements est considéré comme une forme de discrimination. Le Comité européen des droits sociaux interprète déjà la Charte sociale européenne en ce sens, comme la Cour Européenne des droits de l'homme : il faut non seulement, dans une société démocratique, percevoir la diversité humaine de manière positive, mais aussi réagir de façon appropriée afin de garantir une égalité réelle et efficace. Alors pourquoi ne réserver en France les aménagements que pour les handicapés et les femmes enceintes ?

Un exemple d'une telle mesure est la programmation de quelques ascenseurs d'un hôpital juif pour qu'il s'arrête à tous les étages sans aucune intervention sur les boutons électriques proscrite les jours de shabbat. Il peut exister un problème de perception de ces accommodements : tel que ça a été rapporté par la plupart des journaux, l'hôpital en question était sensé avoir reprogrammé tous les ascenseurs, ce qui perturbait la fonction même de l'établissement de soins. En réalité, il ne s'agissait que de deux ascenseurs et aucune plainte n'avait été répertoriée contrairement à ce qui avait été annoncé. Le rapport révèle que, dans 15 des 21 cas les plus médiatisés au Québec de mars 2006 à juin 2007, les faits reconstitués sont très éloignés du compte-rendu des journalistes.

Si le rapport parle de « chasse aux accommodements », les journalistes ont détourné leur attention des cas plus ou moins concrets des problèmes liés à l'intégration dès la mise en place de la commission. Ce phénomène courant explique certainement la déclaration de Gérard Bouchard, le 17 aout 2007 au journal Le Devoir pour qui les « gens qui ne sont pas des intellectuels mais qui regardent les nouvelles à TVA ou à TQS, dans le meilleur des cas au téléjournal » avaient une vision déformée des défis multiculturels. A l'époque, ce propos avait suscité un tollé par sa connotation méprisante. Pourtant la responsabilité des médias dans le problème de l'intolérance n'est pas nouveau. Dans son livre, Jean Baubérot rappelle que ces débats avaient animé du début à la fin les délibérations de la commission Stasi. Quasiment rien du rapport n'avait laissé filtré ce problème.

Face à la multiplication des demandes d’accommodement, les médias (notamment la presse populaire) se sont alarmés de la relation à l'identité nationale de ces nouveaux Québécois. Cet aspect a été souligné par la plupart des partis politiques québécois, certains l'analysant comme un signe de mépris envers la société d’accueil. Cette problématique n'est pas non purement fantasmatique au Québec puisque c'est une minorité culturelle. Taylor avait déjà écrit ailleurs « qu'on ne saurait concevoir un Etat québécois qui n'aurait pas la vocation de défendre ou de promouvoir la langue et la culture françaises, quelle que soit la diversité de notre population. » (Charles Taylor, Rapprocher les solitudes, Presses Universitaires de Laval, 1992, p.143.)

La commission et l'ensemble des débat qu'elle a entrainé a permis de relativiser l'impact de ce dispositif. Si les demandes d’ajustements sont très variées, elles relèvent surtout de nouveaux mouvements religieux (Jehovah,...) avant d'être utilisées par des immigrés. De plus, au Québec, aucun dérapage majeur n'est apparu. C'est d'ailleurs pour ça qu'il faut « privilégier, dans le traitement des demandes d’accommodement, une déjudiciarisation et une décentralisation du processus. ».

Ici aucune volonté de gérer la diversité par décret et on peut espérer que cette formule favorise l'action collective de proximité. Mais jusqu'où ? Placer une grande confiance dans la proximité, n'est-ce pas aussi éluder la question des inégalités pour se mobiliser ? A partir de quand les disparités d'un établissement à un autre seront-elles inacceptables ? Le rapport Bouchard-Taylor ne donne pas de réponse pour laisser la place à l'expérience du terrain. Une étude précédente au Québec avait été organisée par le comité Fleury sur l'école seulement : 51,7 % des demandes sont acceptées, 21,9 % sont rejetées et 26,4 % se résolvent par un compromis. Et quand les refuser ?

Lire la suite... ou avant...

samedi 12 septembre 2009

Comment voir la laïcité française depuis le Québec (1)

Je voulais publier dans Mouvements cette fiche de lecture du livre de Jean Baubérot : Une laïcité interculturelle : Le Québec, avenir de la France ?, Éditions de l'Aube, 2008. Finalement ce texte ne se trouvera qu'ici dans 3 billets.

En France, la question des mesures positives en faveur de la diversité semble essentiellement se limiter à une question de quotas. L'an dernier était publié au Québec un rapport qui apporte un panel de réponses intéressantes aux problèmes du multiculturalisme et de l'émergence de certaines religions dont les administrations françaises seraient bien inspirées de s'approprier. Le lecteur pressé retiendra la position sur le port de signe religieux (ou la tentative étouffée dans l'oeuf de retirer le crucifix dans les assemblées municipales), mais Jean Baubérot se propose d'apporter sa propre lecture du débat suscitée par ce rapport.

À la lecture de ce livre, on se demande bien pourquoi la commission STASI ne s'était pas déplacée au Canada alors que le dispositif des accommodements raisonnables apparaissaient à plusieurs reprises dans le rapport de 2003. Cela avait pourtant donné lieu à quelques remous. En 22 ans, plus de la moitié des cas recensés ont été médiatisés durant la période d’ébullition 2006-2007 qui précède (et a justifié) la mise en place de la commission Bouchard-Taylor. Cette commission tranche avec la commission Stasi tout d'abord par son fonctionnement : animée par un philosophe reconnu du multiculturalisme et d'un historien, elle avait de gros moyens, une méthodologie ambitieuse : 5 millions de dollars, avec 13 recherches de disciplines différentes, 13 groupes-sondes et 4 forums pour rencontrer l'avis des gens.

Au delà des moyens financiers considérables, une lecture rapide permet de saisir le contraste avec les recommandations de la commission Stasi. Évidemment, le lecteur français sera peut-être frappé de savoir que la commission réaffirme qu'il soit autorisé aux enseignants, aux fonctionnaires, aux professionnels de la santé et à tous les autres agents de l’État. Pour Bouchard et Taylor, « l’attribution à l’école d’une mission émancipatrice dirigée contre la religion n’est pas compatible avec le principe de la neutralité de l’État entre religion et non-religion ». C'est pour cette raison qu'ils entendent voir privilégier « le recours à la voie citoyenne et à l’ajustement concerté », et ce pour plusieurs raisons : « il est bon que les citoyens apprennent à gérer leurs différences et leurs différends ; cette voie permet de ne pas engorger les tribunaux ; les valeurs qui sous-tendent la voie citoyenne (l’échange, la négociation, la réciprocité) sont celles qui fondent aussi le modèle d’intégration du Québec. »

Lire la suite...