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jeudi 15 juillet 2010
Comment compter les pauvres dans le monde
Plus de la moitié des 1,2 milliard d'Indiens vivent toujours dans la pauvreté en dépit de la spectaculaire croissance économique qu'a connue le pays depuis des années, ont rapporté hier les chercheurs de l'Oxford Poverty & Human Development Initiative en dévoilant leur nouvel Indice de pauvreté multidimensionnelle. De ce nombre, on en trouverait plus de 421 millions rien que dans huit États de la fédération indienne, alors que les 26 pays les plus pauvres d'Afrique en comptent 410 millions. Ces chiffres globaux cachent toutefois des écarts marqués en termes de nature et de gravité entre régions urbaines, comme celle de Delhi qui n'a que 15 % de pauvres, et régions rurales, comme l'État du Bihar où cette proportion atteint 81 %.
«Le sort des personnes pauvres n'est pas seulement déterminé par leur niveau de revenu», ont souligné les auteurs de l'étude qui se sont penchés sur le cas de 104 pays en voie de développement représentant 78 % de la population mondiale. «Notre indice va plus loin que les approches habituelles en reflétant aussi le degré de privation des personnes pauvres en matière d'éducation, de santé et de niveau de vie.»
Le nouvel indice a été mis au point en collaboration avec plusieurs experts, dont ceux du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Il se base, en fait, sur dix indicateurs allant du taux de scolarité à la mortalité infantile, en passant par le degré de malnutrition, l'accès à l'électricité et la possession de quelques biens de consommation.
Selon ce nouvel outil, les 104 pays étudiés compteraient 1,7 milliard de pauvres, dont plus de la moitié (51 %) se trouveraient en Asie du Sud et un peu plus du quart (28 %) en Afrique.
Ce chiffre de 1,7 milliard est supérieur au total de 1,3 milliard auquel on arrive avec l'habituelle mesure de la Banque mondiale, qui établit le seuil de pauvreté extrême à un revenu de 1,25 $US par jour. Certains pays voient ainsi leur taux de pauvreté grimper brutalement, comme l'Éthiopie, qui passe de 39 à 90 %, et le Pakistan, qui passe de 23 à 51 %. D'autres, au contraire, apparaissent sous un meilleur jour, comme la Tanzanie (de 89 à 65 %) et le Vietnam (de 22 à 14 %).
L'un des avantages du nouvel indice est qu'il permet de mieux évaluer non seulement le niveau, mais aussi la gravité de la pauvreté, disent ses concepteurs. C'est une chose de ne pas manger à sa faim tous les jours, de ne pas pouvoir envoyer ses enfants à l'école ou de même pas avoir de plancher dans sa maison, mais c'en est une autre d'avoir tous ces problèmes en même temps.
Un autre avantage est de pouvoir aller au-delà des moyennes nationales et de discerner les différences importantes qui séparent souvent les régions et les groupes ethniques. «C'est une image en haute définition qui révèle toute la gamme des problèmes auxquels sont confrontées les familles les plus pauvres», déclarait hier l'une des conceptrices de l'indice, la professeure Sabina Alkire.
L'Inde et la Chine
Dans le cas de l'Inde, on constate, par exemple, qu'en dépit d'une croissance économique fulgurante et d'une baisse du taux de faible revenu, la proportion des enfants de moins de trois ans qui sont sous-alimentés n'a pratiquement pas bougé de 1998 (47 %) à 2006 (46 %). Ainsi, le taux de pauvreté en Inde ne serait pas de 29 %, comme le disent les statistiques gouvernementales, ni de 42 %, comme le dit la Banque mondiale, mais de 55 %. La situation serait particulièrement grave en zone rurale, où les principaux problèmes sont la malnutrition, la faible présence des enfants à l'école primaire et la mortalité infantile.
L'autre grande économie émergente, la Chine, ferait meilleure figure de ce point de vue. Si on en croit les statistiques de 2003, son score à l'échelle du nouvel indice de pauvreté (12 %) se révèle même supérieur à la proportion de sa population vivant avec moins de 1,25 $ par jour (16 %). Là encore, le problème serait plus aigu en zone rurale, mais tiendrait cette fois essentiellement à la faible proportion des ménages comprenant au moins un membre ayant cinq années d'école.
Le nouvel indice arrive à point nommé, disent ses concepteurs, alors que la communauté internationale doute de plus en plus de sa capacité d'atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement qu'elle s'était fixés pour 2015. Il permet, par exemple, de voir que les pauvres de Syrie, d'Irak et d'Azerbaïdjan ont actuellement moins besoin qu'on relève leur pouvoir d'achat que d'un meilleur accès aux services minimums de santé et d'éducation. Il permet aussi de voir comment le Bangladesh a pu réduire son taux de pauvreté de 69 à 59 % en l'espace de seulement trois ans grâce à une vaste campagne encourageant l'envoi des enfants à l'école.
Miroir, miroir
Les chercheurs d'Oxford ne sont pas les seuls à essayer d'améliorer les outils de mesures à notre disposition depuis des années. De nombreux autres experts travaillent depuis des années sur de nouvelles façons d'évaluer le progrès économique et social des nations. Le prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz, en appelait encore l'automne dernier à l'invention d'un nouvel indice du bien-être.
Les concepteurs du nouvel indice de pauvreté ont dit hier souhaiter y ajouter des indicateurs sur l'emploi, la sécurité des personnes et leur capacité d'influencer leur propre destinée dès qu'on aura les données nécessaires. Ils ont promis, en attendant, de dévoiler un deuxième rapport qui porterait, cette fois, sur les pays développés.
Le PNUD a d'ores et déjà annoncé qu'il intégrera leur nouvel outil de mesure à la vingtième édition de son fameux Rapport sur le développement humain attendu cet automne. Le Mexique a dit qu'il l'adoptera aussi à des fins nationales, alors que le Chili et la Colombie l'envisagent.
Source : Le Devoir
mardi 22 juin 2010
Comment joindre les deux bouts en Europe
Dans l’ensemble, les citoyens de l’Union jugent que la pauvreté a augmenté au cours de l'année précédant l'enquête, et ceci à tous les échelons: six sur dix pensent que c’est le cas dans leur région, 75 % dans leur pays et 60 % à l’échelle de l’Union. La France est le deuxième pays dans lequel ce sentiment est exacerbé.
dimanche 4 avril 2010
Comment encourager l'égalité des chances chez les jeunes européens
Je raconte très souvent l’histoire (vraie) de 2 élèves de 6°, Marie Jo et Didier, dont deux professeurs disent, au conseil de classe du premier trimestre, qu’ils sont sûrs qu’il vont redoubler, à la fin de l’année. Leur professeur principal, qui est nouvelle, qui est prof. de français, est elle-même très choquée par ce jugement, qui l’empêche de dormir une bonne partie de la nuit. Le lendemain, les élèves lui demandent « qu’est-ce qu’ils ont dit au conseil de classe ». Elle leur dit la vérité : deux professeurs, qui sont expérimentés, pensent que Marie Jo et Didier vont redoubler. Elle leur dit que cela l’a beaucoup choquée d’entendre ça, et elle leur demande ce qu’ils en pensent, et ajoute ce que elle-même en pense : Si on n’accepte pas ce jugement, qui condamne deux élèves, dès le premier trimestre, cela peut se passer autrement.
samedi 5 septembre 2009
Comment les systèmes de santé tuent des petits enfants
Taux de mortalité infantile (nombre de décès pour 1000 naissances)
Albanie 6 ‰
Allemagne 4 ‰
Andorre 4 ‰
Australie 4 ‰
Autriche 4 ‰
Belgique 4 ‰
Biélorussie 5 ‰
Bosnie-Herzégovine 5 ‰
Canada 5 ‰
Chypre 6 ‰
Corée du Sud 4 ‰
Croatie 5 ‰
Cuba 5 ‰
Danemark 4 ‰
Espagne 4 ‰
Estonie 4 ‰
Finlande 3 ‰
France 4 ‰
Grèce 4 ‰
Hongrie 5 ‰
Hong Kong (Chine) 2 ‰
Iles vierges 5 ‰
Irlande 3 ‰
Islande 3 ‰
Israël 4 ‰
Italie 4 ‰
Japon 3 ‰
Liechtenstein 3 ‰
Lituanie 5 ‰
Luxembourg 2 ‰
Macao (Chine) 3 ‰
Norvège 3 ‰
Nouvelle-Calédonie 6 ‰
Nouvelle-Zélande 5 ‰
Pays-Bas 4 ‰
Pologne 6 ‰
Portugal 3 ‰
Royaume-Uni 5 ‰
Singapour 2 ‰
Slovaquie 5 ‰
Slovénie 2 ‰
Suède 2 ‰
Suisse 4 ‰
Taïwan 5 ‰
République Tchèque 3 ‰
Extrait de : Gilles PISON, "Tous les pays du monde", Population et société, Numéro 458, Juillet-août 2009
Quelques données remarquables :
- Les données de mortalité infantile pour le Vatican et Monaco manquent : j'ai une vague idée du pourquoi pour le Vatican mais pas pour Monaco.
- La France se classe légèrement au-dessus de la moyenne européenne.
- La situation en France est à nuancer, car la moyenne (4‰) ne reflète pas la situation de ses territoires datant du bon vieux temps des colonies : Guadeloupe 6‰, Polynésie 7‰, Martinique 8‰. Mais comment ces inégalités se forment ?
- Même chose pour la Chine où Hong Kong et Macao restent des exceptions (2 et 3 décès pour 1000 naissance) alors que la moyenne de la Chine communiste est 21‰. N'est pas Cuba qui veut...
- Les États-Unis arrivent à la 56e place avec 7‰. Je suppose que là encore de fortes disparités territoriales existent sur le territoire. Sans compter les disparités en terme de couverture maladie.
On peut aussi dire que ces données ne reflètent pas complètement la qualité du système de santé. C'est vrai, d'autres déterminants de santé (la qualité de l'alimentation par exemple).
Cela se reproduit avec un autre critère, à savoir l'espérance de vie à la naissance. Le classement reste proche : la France (78 ans pour les hommes, 84 pour les femmes) reste au-dessus de la moyenne des autres pays de l'UE. On vit moins longtemps à la Martinique (76/83) et à la Guadeloupe (75/83) qu'en métropole mais leur écart entre elles a diminué. Les États-Unis sont à la 51e place (75/80), bien après Cuba (76/80) et le Costa Rica (77/82).
Ceci est une contribution aux préjugés des Européens du système de santé des États-Unis... corroborés par les chiffres du World Population Data Sheet publiés par le Population Reference Bureau.
jeudi 3 septembre 2009
Comment ébruiter la violence réelle du passé
Le passé est tout autant incohérent que le notre présent. Bien sûr, il existe des logiques, mais aussi tant d'incohérences. Pourquoi dès lors le travail de l'historien devrait-il consister à décrire des continuités, des évolutions, expliquées avec beaucoup de talents, mais qui ne sont fondées sur rien si ce n'est sur le fait que, grâce à son métier, il sait toujours la fin de l'histoire. Lorsque je demandais "Quel bruit ferons-nous ?", c'était sans doute une révolute à l'égard du présent. Aujourd'hui, quel bruit ferons-nous ? Quel bruit intime ferons-nous à partir de nos interrogations sur la pauvreté, sur ses seuils de plus en plus élevés, sur la misère, et sur ceux qui dorment dans la rue ? [...] Dans la question "Quel bruit ferons-nous ?", il y a aussi une intense révolte liée au fait qu'en histoire, nous savons ne pas ébruiter la violence réelle du passé.
Extrait de : Arlette Farge, Jean-Christophe Marti, Quel bruit ferons-nous ?, Les Prairies Ordinaires, 2005, p.211.
Et comment ébruiter la violence réelle du présent et de la Misère du Monde ?
mardi 11 août 2009
Comment je vis à Paris sous le seuil de pauvreté... sans trop de difficultés
Damned ! Sans même m'en rendre compte, ma situation aurait radicalement évolué, car je suis passé sous le seuil de pauvreté... Bon comme l'explique l'Observatoire des Inégalités, je ne suis pas tout seul dans ce cas :
En 2007, 8 millions de personnes en France disposaient d'un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté tel que défini par l'Union européenne, soit 60 % du niveau de vie médian.Je vous rassure, je le vis plutôt bien et je mange équillibré à chaque repas, et même bio, la plupart du temps. Reste qu'avec un certain mode de vie et un loyer modéré, même à Paris, on peut vivre sans frustration... Voilà que je me mets à défendre le principe du "quand on veut, on peut !" ? C'est l'occasion de revoir le rôle de la pauvreté dans les inégalités de santé, d'un certain point de vue sociologique.
En fait, ça me rappelle une discussion que j'avais eu en première année de socio à Nanterre avec ma prof qui faisait cours sur la stratification sociale en France. Je venais de lire le livre de Jacques Lautrey, Classe sociale, milieu familial, intelligence.
On sait depuis longtemps que les enfants d'ouvriers ont tendance à moins réussir à l'école que d'autres enfants ; certains pensent que le revenu est la raison principale de cette inégalité de réussite. Dans le livre de Lautrey, c'est ce raisonnement qui est suivi : moindre revenu, donc moindre stimulation, donc capacités intellectuelles moindres, donc moindre réussite scolaire.
Pour démentir le lien entre revenu et développement de l'"intelligence" (ou en tout cas de ce qui est mesuré par les tests de QI), Anne Steiner prenait l'exemple des réfugiés. Ces derniers, souvent diplômés, qui fuient par nécessité politique (persécution, mise en péril de leur famille, etc.), arrivent en Europe dans des situations précaires. On peut même supposer que ces conditions sont en pleine régression. Bref, ils arrivent, se dégotent un logement avec le peu de fric qu'ils ont gardé d'un emploi qu'ils ne pourront pas garder en France (exemple typique, enseignant).
Ils se retrouvent donc dans un petit appartement. C'était un des critères utilisés par Lautrey qui était la taille du logement pour décrire les conditions de vie. Du nombre de pièces dépend la possibilité de faire ses devoirs par exemple, pour Lautrey, comme d'autres apprentissages. Or, dans un petit logement, ces conditions deviennent compromises pour développer l'"intelligence".
Pour ma prof, cet argument ne tient pas justement à cause du capital culturel. Aucun échec scolaire chez les enfants de réfugiés pauvres, a priori aucune faille dans le développement des capacités intellectuelles compatibles avec l'école (dont celles qui sont testées dans les tâches scolaires). Par le capital culturel, on entend en sociologie à la suite des travaux de Pierre Bourdieu, les pratiques culturelles qui dotent l'individu de qualités particulièrement estimées dans la société (pour résumer). Or, pour ces réfugiés (souvent intellectuels), on les dit justement dotés d'un fort capital culturel et procurent "malgré les conditions difficiles" l'attention aux détails nécessaires au développement des capacités scolaires de leurs petits.
Ce ne seraient donc pas les conditions matérielles et objectives de la pauvreté qui feraient que cette pauvreté est plus ou moins difficile à vivre, si l'on suit le raisonnement d'Anne Steiner. Ce sont les modes de vie (et l'éducation) qui décident de tout. Est-ce que c'est le problème de l'oeuf et de la poule ? Qui vient en premier ? Ce n'est pas exactement ça. De même, ce n'est pas parce qu'on donne la gratuité aux moins de 26 ans (quand ils sont nés dans l'Union Européenne) dans les musées qu'ils vont s'y précipiter, l'éducation et les habitudes y jouent pour beaucoup.
Au-delà de l'éducation et de la familiarisation avec telle ou telle pratique encensée (comme la fréquentation des musées) faut-il oublier la question de l'accessibilité ? Ici on ne peut pas en déduire de tout ça qu'il faut éviter la gratuité ou qu'il faut rendre l'accès aux musées plus difficile financièrement à cause du rôle peut-être marginal du prix. Idem pour l'alimentation bio. Si l'on pouvait baisser le prix du bio, ce serait une bonne chose. Comme me le rappelait Bettina, une collègue allemande, le bio en Allemagne coûte moitié prix par rapport à la France, donc le secteur français peut encore évoluer. Pourtant, même cher, j'arrive à me l'offrir. Encore une fois, ce sont les habitudes et notre vision des biens essentiels pour notre propre vie qui déterminent notre niveau de vie malgré cette pauvreté relative.
Voilà pourquoi la notion de seuil de pauvreté n'est pas à même d'analyser le sentiment de pauvreté subi. De plus, ce n'est que la pauvreté calculée en fonction du revenu et pas celle en fonction d'un panier de biens (les choses que certains sociologues estiment comme essentielles pour vivre telles que certains aliments de base ou la possibilité de faire face à des côuts élémentaires de santé). Sur ce problème parmi d'autres, un livre excellent et très simple à lire vient de sortir : Le Grand truquage, écrit par un collectif de statisticiens issus de l'INSEE, certainement les mêmes qui fréquentent l'association Pénombre.
C'est l'occasion ici d'insister sur l'importance à la fois de l'accessibilité et de l'information dans un autre domaine où on rencontre d'autres inégalités : la santé. Lors de la conférence à Bruxelles sur la santé des jeunes, j'ai rencontré une fille de l'UNEF (le syndicat étudiant français qui forme les cadres socialistes) qui ne comprenait pas du tout l'importance de l'éducation pour la santé : "Oh, ils sont bien gentils dans cette conférence à parler tout le temps de la prévention, mais il faudrait peut-être parler de choses plus importantes, plus politiques, comme la question du coût et de l'accès aux soins." Je n'ai pas pu parler longtemps avec cette personne, d'autant qu'elle était là pour d'autres raisons que d'échanger : elle était chargée des relations internationales.
Ici le contre-exemple le plus frappant est le dépistage pris en charge par les caisses d'assurance maladie. Plusieurs programmes existent de manière complètement gratuite (dépistage des caries pour les enfants, pour le cancer du sein). Or, malgré l'accès facile, ce sont toujours les mêmes milieux précaires qui ne sont pas familiers avec les dépistages pour des raisons d'information principalement. Toutes ces familles reçoivent les invitations de la Caisse d'assurance maladie où la gratuité est bien précisée, mais ce n'est pas suffisant comme les travaux de Georges Menahem l'ont montré. D'où l'importance de la promotion de la santé parmi d'autres politiques...
