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jeudi 15 juillet 2010

Comment compter les pauvres dans le monde

L'Inde compte plus de pauvres dans seulement 8 de ses 28 États qu'il n'y en a dans les 26 pays les plus démunis d'Afrique, selon un nouvel indice créé par l'université Oxford pour les Nations unies, indice qui vient raffiner le portrait que l'on fait de la pauvreté dans le monde.

Plus de la moitié des 1,2 milliard d'Indiens vivent toujours dans la pauvreté en dépit de la spectaculaire croissance économique qu'a connue le pays depuis des années, ont rapporté hier les chercheurs de l'Oxford Poverty & Human Development Initiative en dévoilant leur nouvel Indice de pauvreté multidimensionnelle. De ce nombre, on en trouverait plus de 421 millions rien que dans huit États de la fédération indienne, alors que les 26 pays les plus pauvres d'Afrique en comptent 410 millions. Ces chiffres globaux cachent toutefois des écarts marqués en termes de nature et de gravité entre régions urbaines, comme celle de Delhi qui n'a que 15 % de pauvres, et régions rurales, comme l'État du Bihar où cette proportion atteint 81 %.

«Le sort des personnes pauvres n'est pas seulement déterminé par leur niveau de revenu», ont souligné les auteurs de l'étude qui se sont penchés sur le cas de 104 pays en voie de développement représentant 78 % de la population mondiale. «Notre indice va plus loin que les approches habituelles en reflétant aussi le degré de privation des personnes pauvres en matière d'éducation, de santé et de niveau de vie.»

Le nouvel indice a été mis au point en collaboration avec plusieurs experts, dont ceux du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Il se base, en fait, sur dix indicateurs allant du taux de scolarité à la mortalité infantile, en passant par le degré de malnutrition, l'accès à l'électricité et la possession de quelques biens de consommation.

Selon ce nouvel outil, les 104 pays étudiés compteraient 1,7 milliard de pauvres, dont plus de la moitié (51 %) se trouveraient en Asie du Sud et un peu plus du quart (28 %) en Afrique.

Ce chiffre de 1,7 milliard est supérieur au total de 1,3 milliard auquel on arrive avec l'habituelle mesure de la Banque mondiale, qui établit le seuil de pauvreté extrême à un revenu de 1,25 $US par jour. Certains pays voient ainsi leur taux de pauvreté grimper brutalement, comme l'Éthiopie, qui passe de 39 à 90 %, et le Pakistan, qui passe de 23 à 51 %. D'autres, au contraire, apparaissent sous un meilleur jour, comme la Tanzanie (de 89 à 65 %) et le Vietnam (de 22 à 14 %).

L'un des avantages du nouvel indice est qu'il permet de mieux évaluer non seulement le niveau, mais aussi la gravité de la pauvreté, disent ses concepteurs. C'est une chose de ne pas manger à sa faim tous les jours, de ne pas pouvoir envoyer ses enfants à l'école ou de même pas avoir de plancher dans sa maison, mais c'en est une autre d'avoir tous ces problèmes en même temps.

Un autre avantage est de pouvoir aller au-delà des moyennes nationales et de discerner les différences importantes qui séparent souvent les régions et les groupes ethniques. «C'est une image en haute définition qui révèle toute la gamme des problèmes auxquels sont confrontées les familles les plus pauvres», déclarait hier l'une des conceptrices de l'indice, la professeure Sabina Alkire.

L'Inde et la Chine


Dans le cas de l'Inde, on constate, par exemple, qu'en dépit d'une croissance économique fulgurante et d'une baisse du taux de faible revenu, la proportion des enfants de moins de trois ans qui sont sous-alimentés n'a pratiquement pas bougé de 1998 (47 %) à 2006 (46 %). Ainsi, le taux de pauvreté en Inde ne serait pas de 29 %, comme le disent les statistiques gouvernementales, ni de 42 %, comme le dit la Banque mondiale, mais de 55 %. La situation serait particulièrement grave en zone rurale, où les principaux problèmes sont la malnutrition, la faible présence des enfants à l'école primaire et la mortalité infantile.

L'autre grande économie émergente, la Chine, ferait meilleure figure de ce point de vue. Si on en croit les statistiques de 2003, son score à l'échelle du nouvel indice de pauvreté (12 %) se révèle même supérieur à la proportion de sa population vivant avec moins de 1,25 $ par jour (16 %). Là encore, le problème serait plus aigu en zone rurale, mais tiendrait cette fois essentiellement à la faible proportion des ménages comprenant au moins un membre ayant cinq années d'école.

Le nouvel indice arrive à point nommé, disent ses concepteurs, alors que la communauté internationale doute de plus en plus de sa capacité d'atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement qu'elle s'était fixés pour 2015. Il permet, par exemple, de voir que les pauvres de Syrie, d'Irak et d'Azerbaïdjan ont actuellement moins besoin qu'on relève leur pouvoir d'achat que d'un meilleur accès aux services minimums de santé et d'éducation. Il permet aussi de voir comment le Bangladesh a pu réduire son taux de pauvreté de 69 à 59 % en l'espace de seulement trois ans grâce à une vaste campagne encourageant l'envoi des enfants à l'école.

Miroir, miroir

Les chercheurs d'Oxford ne sont pas les seuls à essayer d'améliorer les outils de mesures à notre disposition depuis des années. De nombreux autres experts travaillent depuis des années sur de nouvelles façons d'évaluer le progrès économique et social des nations. Le prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz, en appelait encore l'automne dernier à l'invention d'un nouvel indice du bien-être.

Les concepteurs du nouvel indice de pauvreté ont dit hier souhaiter y ajouter des indicateurs sur l'emploi, la sécurité des personnes et leur capacité d'influencer leur propre destinée dès qu'on aura les données nécessaires. Ils ont promis, en attendant, de dévoiler un deuxième rapport qui porterait, cette fois, sur les pays développés.

Le PNUD a d'ores et déjà annoncé qu'il intégrera leur nouvel outil de mesure à la vingtième édition de son fameux Rapport sur le développement humain attendu cet automne. Le Mexique a dit qu'il l'adoptera aussi à des fins nationales, alors que le Chili et la Colombie l'envisagent.

Source : Le Devoir

mardi 22 juin 2010

Comment joindre les deux bouts en Europe

Un Européen sur six déclare avoir constamment des difficultés à payer les factures de son ménage et les trois quarts des citoyens pensent que la pauvreté a augmenté dans leur pays au cours de l’année passée. Tels sont les principaux résultats d’une nouvelle enquête Eurobaromètre sur les répercussions sociales de la crise, présentés aujourd’hui par la Commission européenne. La diffusion des résultats de cette enquête, réalisée en mai 2010, intervient alors que la première moitié de l’Année européenne de la lutte contre la pauvreté s’est déjà écoulée et que, le 17 juin, les dirigeants de l’Union européenne se sont donné pour objectif d’aider vingt millions d’Européens à sortir de la pauvreté et de l’exclusion sociale durant la prochaine décennie.

Dans l’ensemble, les citoyens de l’Union jugent que la pauvreté a augmenté au cours de l'année précédant l'enquête, et ceci à tous les échelons: six sur dix pensent que c’est le cas dans leur région, 75 % dans leur pays et 60 % à l’échelle de l’Union. La France est le deuxième pays dans lequel ce sentiment est exacerbé.

La perception de la pauvreté est marquée par la crise et les appels à l’austérité. Les Grecs sont proportionnellement les plus nombreux (85 % des personnes interrogées) à penser que la pauvreté a augmenté sur leur territoire. Concernant leur propre pays, 83 % des Français, 82 % des Bulgares, 77 % des Roumains et 75 % des Italiens partagent cet avis. Si, dans certains pays, les citoyens s’attendent à des difficultés supplémentaires en Roumanie et en Grèce, sept personnes sur dix pensent que la situation financière de leur ménage va se détériorer dans d’autres, la perception de la situation s’est améliorée. Ainsi, seuls 23 % des Lettons, 32 % des Lituaniens et 20 % des Hongrois considèrent que la situation financière de leur foyer va empirer, contre respectivement 65 %, 58 % et 48 % d’entre eux en juillet 2009. Les personnes interrogées en Lettonie, en Pologne, au Royaume-Uni, en Belgique et en Finlande sont désormais moins nombreuses à penser qu'elles resteront au chômage si elles viennent à perdre leur emploi.

Un Européen sur six a déclaré qu'au moins une fois au cours de l'année précédant l’enquête, son ménage avait manqué d'argent pour régler les factures habituelles ou acheter de la nourriture ou d’autres biens de consommation quotidiens; au moment de l’enquête sur le terrain (soit en mai 2010), 20 % des Européens avaient du mal à payer leurs factures et à rembourser leurs crédits. La situation est inégalement répartie sur le territoire de l'Europe : les pays de l'Est se démarquent tandis que la France ne toujours pas partie des pays les mieux lotis.



Ainsi, 15 % d’entre eux étaient confrontés à des difficultés permanentes, 3 % étaient en retard de paiement pour quelques factures et remboursements et 2 % avaient de réels problèmes financiers et n'avaient pu honorer nombre de leurs obligations.

Environ 30 % des citoyens jugent qu’il leur est de plus en plus difficile de faire face à leurs dépenses de santé.
 
Quelque trois Européens sur dix ont déclaré qu’au cours des six mois précédents, ils avaient eu plus de mal à subvenir à leurs dépenses de santé, à payer leurs frais de garde d'enfant ou à financer des soins de longue durée pour leurs proches ou eux-mêmes: la situation était devenue «beaucoup plus difficile» pour 11 % des personnes interrogées, et «un peu plus difficile» pour 18 % d’entre elles.

dimanche 4 avril 2010

Comment encourager l'égalité des chances chez les jeunes européens

Dans son travail, le Forum européen de la Jeunesse regroupe différentes organisations de jeunesse d'Europe. L'an passé, il a lancé un processus qui vise l’adoption d’une Convention européenne sur les Droits des Jeunes dans le cadre du Conseil de l'Europe.

La question de la reconnaissance légale des droits des jeunes a repris son souffle lorsque l’Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a adopté une motion demandant un rapport sur les éventuels bénéfices d’une convention européenne sur les droits des jeunes. Suite à cela, le Forum européen de la Jeunesse a décidé de lancer un rapport et d’enquêter sur la situation des droits des jeunes en Europe. Et ce rapport a été publié cette semaine.

Le FEJ plaide pour une convention qui garantirait des droits spécifiques aux jeunes, notamment aux étudiants : la participation, le droit à un emploi décent et à la protection sociale, la liberté d’expression, la justice des jeunes majeurs et la détention, la non-discrimination et l’égalité des chances, la mobilité et le transport, la santé sexuelle et reproductrice, la religion et l’objection de conscience, et la sensibilisation aux droits des jeunes.

Cette convention n'aura pas le même impact partout le jour où elle serait signée par les Etats-membres, car les enjeux ne sont pas les mêmes selon les pays : la promotion de la santé en Pologne ou en Suède n'atteint pas le même degré d'efficacité, la place des religieux dans les cours d'éducation à la sexualité n'est pas la même, ce qui n'est pas sans impact sur le contenu des cours.

La notion même d'égalité des chances demande à être affinée dans le contexte de l'éducation. On pense notamment à l'égalité d'accès au système éducatif : le fait qu'on puisse rentrer dans une université ou devenir apprenti sans discrimination basée sur des motifs interdits (origines,...). En aval de l'accès, il faudra penser aussi à la motivation des élèves, leur ambition et des facteurs jouent ici sans qu'il soit question au sens légal de discrimination : l'attitude des professeurs par exemple.

L'impact des enseignants dans l'égalité des chances des élèves

Dans une expérience à laquelle je participe dans le 18e arrondissement de Paris, on implique les élèves dans l'évaluation de la qualité de vie de leur établissement. Sur le climat scolaire, on note le sentiment d'injustice des élèves vis-à-vis de leurs professeurs. Ce sentiment peut être compris de plusieurs manières. Dans un premier temps, l'explication la plus simple était qu'on ne punit jamais les élèves de la même manière pour un même acte. Effectivement, pour un élève qui cumule des difficultés familiales, il ne sera pas puni de la même manière qu'un élève dans une période normale. Vendredi, une deuxième explication était donnée par une élève de 5e : elle voudrait que les professeurs soient attentifs à "ne pas punir toujours les mêmes et à interroger toujours les mêmes".

Aujourd'hui, je lis un article dans le Guardian qui apporte un autre éclairage sur cette deuxième hypothèse : un rapport écrit par des chercheurs en économie de Brixton, fait le point sur les résultats aux évaluations nationales. L'étude conclut que les élèves noirs ont de bien meilleurs résultats lors des évaluations nationales que dans les évaluations données par leurs professeurs. Les élèves d'origine indienne et chinoises ont tendance à être par contre surnotés, surtout en mathématiques, tandis que les blancs des classes populaires sont eux sous-notés par leurs enseignants.

Ce constat rappelle étrangement des études réalisées par l'équipe de Pierre Bourdieu autour de l'attitude des enseignants vis-à-vis de leurs élèves selon leur milieu social. Leur implication a un impact majeur dans la stimulation de leurs élèves. Ce véritable effet Pygmalion joue en la défaveur des élèves déjà défavorisés. Bruno Masurel d'ATD Quart Monde rapporte une anecdote très intéressante qui parait aussi très irréelle (reprise sur le site de Philippe Meirieu dans un texte intitulé "vivre la citoyenneté au collège") :
Je raconte très souvent l’histoire (vraie) de 2 élèves de 6°, Marie Jo et Didier, dont deux professeurs disent, au conseil de classe du premier trimestre, qu’ils sont sûrs qu’il vont redoubler, à la fin de l’année. Leur professeur principal, qui est nouvelle, qui est prof. de français, est elle-même très choquée par ce jugement, qui l’empêche de dormir une bonne partie de la nuit. Le lendemain, les élèves lui demandent « qu’est-ce qu’ils ont dit au conseil de classe ». Elle leur dit la vérité : deux professeurs, qui sont expérimentés, pensent que Marie Jo et Didier vont redoubler. Elle leur dit que cela l’a beaucoup choquée d’entendre ça, et elle leur demande ce qu’ils en pensent, et ajoute ce que elle-même en pense : Si on n’accepte pas ce jugement, qui condamne deux élèves, dès le premier trimestre, cela peut se passer autrement.
Face à ce défaitisme annoncé, la classe se réorganise pour aider les deux élèves condamnés et la coopération avec ceux qui ont des meilleurs résultats conduit finalement à l'absence de redoublement : ces élèves qui n'auraient pas progressé sinon réussissent à acquérir les compétences demandées pour passer en classe supérieure. Cette réorganisation exceptionnelle interroge les pratiques professionnelles des enseignants, les préjugés et la capacité à déjouer le "prévisible".

Cet effet Pygmalion a des sources profondes et certaines tout à fait rationnelles : tout le monde connaît grosso modo les grandes tendances statistiques de réussite scolaire. L'enquête anglaise a un titre éloquent en la matière : "Test Scores, Subjective Assessment and Stereotyping of Ethnic Minorities". Les stéréotypes sur les classes sociales et/ou les minorités ethniques ont certainement un fonctionnement similaire.

La différence dans l'évaluation est d'autant plus important dans les zones où les pauvres ou les minorités sont rares. Les stéréotypes seraient donc bien à l'origine des ces différences de traitements selon l'origine des personnes. À l'heure actuelle, je ne sais pas si ces traitements différenciés seraient reconnus comme des pratiques discriminatoires d'une personne chargée d'une mission de service public : cela se passe à l'école, il ne s'agit pas à proprement parler d'un refus de service, car tous les élèves sont évalués, et on ne leur refuse aucun droit. Indirectement, on objective grâce aux statistiques ces traitements différenciés en Grande-Bretagne, mais une telle enquête en France ne serait pas légale dans les mêmes conditions. Mais on peut présumer que le même phénomène existe en France.

L'article conclut à juste titre que cette lutte contre les stéréotypes n'est pas prise en compte par la législation actuelle sur l'égalité de traitement. À l'échelle européenne, cela demande donc des actes supplémentaires pour réduire les mécanismes de reproduction sociale et j'espère que le projet de convention européenne en tiendra compte.

samedi 5 septembre 2009

Comment les systèmes de santé tuent des petits enfants

Taux de mortalité infantile (nombre de décès pour 1000 naissances)

Albanie 6 ‰

Allemagne 4 ‰

Andorre 4 ‰

Australie 4 ‰

Autriche 4 ‰

Belgique 4 ‰

Biélorussie 5 ‰

Bosnie-Herzégovine 5 ‰

Canada 5 ‰

Chypre 6 ‰

Corée du Sud 4 ‰

Croatie 5 ‰

Cuba 5 ‰

Danemark 4 ‰

Espagne 4 ‰

Estonie 4 ‰

Finlande 3 ‰

France 4 ‰

Grèce 4 ‰

Hongrie 5 ‰

Hong Kong (Chine) 2 ‰

Iles vierges 5 ‰

Irlande 3 ‰

Islande 3 ‰

Israël 4 ‰

Italie 4 ‰

Japon 3 ‰

Liechtenstein 3 ‰

Lituanie 5 ‰

Luxembourg 2 ‰

Macao (Chine) 3 ‰

Norvège 3 ‰

Nouvelle-Calédonie 6 ‰

Nouvelle-Zélande 5 ‰

Pays-Bas 4 ‰

Pologne 6 ‰

Portugal 3 ‰

Royaume-Uni 5 ‰

Singapour 2 ‰

Slovaquie 5 ‰

Slovénie 2 ‰

Suède 2 ‰

Suisse 4 ‰

Taïwan 5 ‰

République Tchèque 3 ‰

Extrait de : Gilles PISON, "Tous les pays du monde", Population et société, Numéro 458, Juillet-août 2009

Quelques données remarquables :

  • Les données de mortalité infantile pour le Vatican et Monaco manquent : j'ai une vague idée du pourquoi pour le Vatican mais pas pour Monaco.
  • La France se classe légèrement au-dessus de la moyenne européenne.
  • La situation en France est à nuancer, car la moyenne (4‰) ne reflète pas la situation de ses territoires datant du bon vieux temps des colonies : Guadeloupe 6‰, Polynésie 7‰, Martinique 8‰. Mais comment ces inégalités se forment ?
  • Même chose pour la Chine où Hong Kong et Macao restent des exceptions (2 et 3 décès pour 1000 naissance) alors que la moyenne de la Chine communiste est 21. N'est pas Cuba qui veut...
  • Les États-Unis arrivent à la 56e place avec 7. Je suppose que là encore de fortes disparités territoriales existent sur le territoire. Sans compter les disparités en terme de couverture maladie.

On peut aussi dire que ces données ne reflètent pas complètement la qualité du système de santé. C'est vrai, d'autres déterminants de santé (la qualité de l'alimentation par exemple).

Cela se reproduit avec un autre critère, à savoir l'espérance de vie à la naissance. Le classement reste proche : la France (78 ans pour les hommes, 84 pour les femmes) reste au-dessus de la moyenne des autres pays de l'UE. On vit moins longtemps à la Martinique (76/83) et à la Guadeloupe (75/83) qu'en métropole mais leur écart entre elles a diminué. Les États-Unis sont à la 51e place (75/80), bien après Cuba (76/80) et le Costa Rica (77/82).

Ceci est une contribution aux préjugés des Européens du système de santé des États-Unis... corroborés par les chiffres du World Population Data Sheet publiés par le Population Reference Bureau.

jeudi 3 septembre 2009

Comment ébruiter la violence réelle du passé

Le passé est tout autant incohérent que le notre présent. Bien sûr, il existe des logiques, mais aussi tant d'incohérences. Pourquoi dès lors le travail de l'historien devrait-il consister à décrire des continuités, des évolutions, expliquées avec beaucoup de talents, mais qui ne sont fondées sur rien si ce n'est sur le fait que, grâce à son métier, il sait toujours la fin de l'histoire. Lorsque je demandais "Quel bruit ferons-nous ?", c'était sans doute une révolute à l'égard du présent. Aujourd'hui, quel bruit ferons-nous ? Quel bruit intime ferons-nous à partir de nos interrogations sur la pauvreté, sur ses seuils de plus en plus élevés, sur la misère, et sur ceux qui dorment dans la rue ? [...] Dans la question "Quel bruit ferons-nous ?", il y a aussi une intense révolte liée au fait qu'en histoire, nous savons ne pas ébruiter la violence réelle du passé.

Extrait de : Arlette Farge, Jean-Christophe Marti, Quel bruit ferons-nous ?, Les Prairies Ordinaires, 2005, p.211.

Et comment ébruiter la violence réelle du présent et de la Misère du Monde ?

mardi 11 août 2009

Comment je vis à Paris sous le seuil de pauvreté... sans trop de difficultés

J'apprends aujourd'hui que le seuil de pauvreté en France n'est pas de 880 euros comme je le pensais, mais de 908 euros net.

Damned ! Sans même m'en rendre compte, ma situation aurait radicalement évolué, car je suis passé sous le seuil de pauvreté... Bon comme l'explique l'Observatoire des Inégalités, je ne suis pas tout seul dans ce cas :
En 2007, 8 millions de personnes en France disposaient d'un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté tel que défini par l'Union européenne, soit 60 % du niveau de vie médian.
Je vous rassure, je le vis plutôt bien et je mange équillibré à chaque repas, et même bio, la plupart du temps. Reste qu'avec un certain mode de vie et un loyer modéré, même à Paris, on peut vivre sans frustration... Voilà que je me mets à défendre le principe du "quand on veut, on peut !" ? C'est l'occasion de revoir le rôle de la pauvreté dans les inégalités de santé, d'un certain point de vue sociologique.

En fait, ça me rappelle une discussion que j'avais eu en première année de socio à Nanterre avec ma prof qui faisait cours sur la stratification sociale en France. Je venais de lire le livre de Jacques Lautrey, Classe sociale, milieu familial, intelligence.

On sait depuis longtemps que les enfants d'ouvriers ont tendance à moins réussir à l'école que d'autres enfants ; certains pensent que le revenu est la raison principale de cette inégalité de réussite. Dans le livre de Lautrey, c'est ce raisonnement qui est suivi : moindre revenu, donc moindre stimulation, donc capacités intellectuelles moindres, donc moindre réussite scolaire.

Pour démentir le lien entre revenu et développement de l'"intelligence" (ou en tout cas de ce qui est mesuré par les tests de QI), Anne Steiner prenait l'exemple des réfugiés. Ces derniers, souvent diplômés, qui fuient par nécessité politique (persécution, mise en péril de leur famille, etc.), arrivent en Europe dans des situations précaires. On peut même supposer que ces conditions sont en pleine régression. Bref, ils arrivent, se dégotent un logement avec le peu de fric qu'ils ont gardé d'un emploi qu'ils ne pourront pas garder en France (exemple typique, enseignant).

Ils se retrouvent donc dans un petit appartement. C'était un des critères utilisés par Lautrey qui était la taille du logement pour décrire les conditions de vie. Du nombre de pièces dépend la possibilité de faire ses devoirs par exemple, pour Lautrey, comme d'autres apprentissages. Or, dans un petit logement, ces conditions deviennent compromises pour développer l'"intelligence".

Pour ma prof, cet argument ne tient pas justement à cause du capital culturel. Aucun échec scolaire chez les enfants de réfugiés pauvres, a priori aucune faille dans le développement des capacités intellectuelles compatibles avec l'école (dont celles qui sont testées dans les tâches scolaires). Par le capital culturel, on entend en sociologie à la suite des travaux de Pierre Bourdieu, les pratiques culturelles qui dotent l'individu de qualités particulièrement estimées dans la société (pour résumer). Or, pour ces réfugiés (souvent intellectuels), on les dit justement dotés d'un fort capital culturel et procurent "malgré les conditions difficiles" l'attention aux détails nécessaires au développement des capacités scolaires de leurs petits.

Ce ne seraient donc pas les conditions matérielles et objectives de la pauvreté qui feraient que cette pauvreté est plus ou moins difficile à vivre, si l'on suit le raisonnement d'Anne Steiner. Ce sont les modes de vie (et l'éducation) qui décident de tout. Est-ce que c'est le problème de l'oeuf et de la poule ? Qui vient en premier ? Ce n'est pas exactement ça. De même, ce n'est pas parce qu'on donne la gratuité aux moins de 26 ans (quand ils sont nés dans l'Union Européenne) dans les musées qu'ils vont s'y précipiter, l'éducation et les habitudes y jouent pour beaucoup.

Au-delà de l'éducation et de la familiarisation avec telle ou telle pratique encensée (comme la fréquentation des musées) faut-il oublier la question de l'accessibilité ? Ici on ne peut pas en déduire de tout ça qu'il faut éviter la gratuité ou qu'il faut rendre l'accès aux musées plus difficile financièrement à cause du rôle peut-être marginal du prix. Idem pour l'alimentation bio. Si l'on pouvait baisser le prix du bio, ce serait une bonne chose. Comme me le rappelait Bettina, une collègue allemande, le bio en Allemagne coûte moitié prix par rapport à la France, donc le secteur français peut encore évoluer. Pourtant, même cher, j'arrive à me l'offrir. Encore une fois, ce sont les habitudes et notre vision des biens essentiels pour notre propre vie qui déterminent notre niveau de vie malgré cette pauvreté relative.

Voilà pourquoi la notion de seuil de pauvreté n'est pas à même d'analyser le sentiment de pauvreté subi. De plus, ce n'est que la pauvreté calculée en fonction du revenu et pas celle en fonction d'un panier de biens (les choses que certains sociologues estiment comme essentielles pour vivre telles que certains aliments de base ou la possibilité de faire face à des côuts élémentaires de santé). Sur ce problème parmi d'autres, un livre excellent et très simple à lire vient de sortir : Le Grand truquage, écrit par un collectif de statisticiens issus de l'INSEE, certainement les mêmes qui fréquentent l'association Pénombre.

C'est l'occasion ici d'insister sur l'importance à la fois de l'accessibilité et de l'information dans un autre domaine où on rencontre d'autres inégalités : la santé. Lors de la conférence à Bruxelles sur la santé des jeunes, j'ai rencontré une fille de l'UNEF (le syndicat étudiant français qui forme les cadres socialistes) qui ne comprenait pas du tout l'importance de l'éducation pour la santé : "Oh, ils sont bien gentils dans cette conférence à parler tout le temps de la prévention, mais il faudrait peut-être parler de choses plus importantes, plus politiques, comme la question du coût et de l'accès aux soins." Je n'ai pas pu parler longtemps avec cette personne, d'autant qu'elle était là pour d'autres raisons que d'échanger : elle était chargée des relations internationales.

Ici le contre-exemple le plus frappant est le dépistage pris en charge par les caisses d'assurance maladie. Plusieurs programmes existent de manière complètement gratuite (dépistage des caries pour les enfants, pour le cancer du sein). Or, malgré l'accès facile, ce sont toujours les mêmes milieux précaires qui ne sont pas familiers avec les dépistages pour des raisons d'information principalement. Toutes ces familles reçoivent les invitations de la Caisse d'assurance maladie où la gratuité est bien précisée, mais ce n'est pas suffisant comme les travaux de Georges Menahem l'ont montré. D'où l'importance de la promotion de la santé parmi d'autres politiques...