Creative Commons License
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.
Affichage des articles dont le libellé est sociologues. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est sociologues. Afficher tous les articles

mercredi 4 août 2010

Comment de nouveaux outils renouvellent la démocratie locale

Dans ce numéro de l'Espace politique, on retrouve certaines contributions du colloque "Gouvernement et gouvernance des espaces urbains". A travers ces contributions, ce numéro cherche à mettre en lumière des expériences participatives citoyennes du quotidien (Paris, Nantes, Montréal) et à poser le décor complexe du jeu d'acteurs à l'échelle de grandes métropoles (Grand Paris, Sydney).

En complément, deux textes se distinguent par leur caractère plus prospectif. Tout d'abord, celui co-écrit par Dubus, Helle et Masson-Vincent soulève l'hypothèse de l'émergence d'une géogouvernance dans laquelle les nouveaux outils numériques (SIG, cartographie dynamique) contribueraient à une meilleure compréhension citoyenne des enjeux des politiques d'aménagement. Enfin, la contribution de Nancy Ettlinger (Ohio State University – Columbus) nous amène à réinterroger la notion de ségrégation, souvent au cœur de la démocratie urbaine, en dépassant le caractère trop spatialisé des phénomènes ségrégatifs afin de privilégier une entrée par les réseaux sociaux, notamment professionnels.

vendredi 9 octobre 2009

Comment Internet peut renforcer l'autonomie des jeunes

Hier je participais au colloque national du CIDJ à la table-ronde sur le rôle d'Internet dans l'autonomie des jeunes. J'ai pu évoquer les principales opportunités dont j'ai pu bénéficier : l'accès à des informations difficilement trouvables par ailleurs et la possibilité de rencontres au delà du milieu social et géographique (j'ai notamment cité ma participation à la conférence européenne sur la santé des jeunes comme bloggeur).

Comme la table-ronde a été plutôt unanime, des objections ont fusé dans la salle, notamment sur le risque : on peut trouver n'importe quoi comme info (rumeurs, incitations à la haine, au suicide,...). Le délégué aux usages de l'internet avait en plus fait sa pub pour les actions que la délégation a financées. Drôle manière de concevoir l'autonomie, c'était essentiellement axé sur la prévention : les drogues, les prédateurs sexuels,... Les campagnes sur les prédateurs sexuels m'ont toujours un peu irrité : pourquoi dépenser tant de fric pour des faits statistiquement dérisoires quand une grosse majorité des cas relève de l'inceste ? Le tabou a de beaux jours devant lui...

J'ai voulu compléter sa longue liste de projets par l'expérience de la consultation menée par Richard Descoings. C'est peut-être le seul site qui donnait une possibilité institutionnelle de demander l'avis aux jeunes, en l'occurrence pour améliorer leur lycée. Ce n'est pas forcément l'idéal de la délibération : peu de jeunes ont participé au site (on peut même parler d'échec), je soupçonne que ce sont des jeunes plutôt politisés qui ont participé, pas forcément des jeunes de la FIDL, mais en tout cas des jeunes qui voulaient jouer le jeu. Et finalement le site donne ni la possibilité d'hiérarchiser les propositions, ni de les amender, ni de permettre de suivre leur prise en compte.

Je n'ai pas été très fin en essayant de parler de cette expérience un peu ratée, parce que si on veut être sincère sur la réalité française, c'est que le potentiel des nouveaux médias est complètement sous-utilisé pour donner la parole aux jeunes. Le Conseil Parisien de la Jeunesse se plaint depuis des années de ne pas avoir de forum pour faire participer d'autres jeunes aux propositions, mais cela traine en longueur. On pourrait faire la même remarque sur pour le Conseil National de la Jeunesse. En fait, les pouvoirs publics se désintéressent complètement de l'apport d'Internet pour favoriser la mobilisation citoyenne. Or ma remarque sur la consultation de Descoings a peut-être pu faire croire que je disais que notre gouvernement faisait des choses en ce sens alors que je voulais être moqueur... Mais des choses se font ailleurs en Europe, un rapport intéressant vient d'ailleurs d'être publié sur le sujet par le Conseil de l'Europe.

En fait, j'ai été un peu déçu de la qualité des échanges par rapport aux Rencontres sur les pratiques numériques des jeunes. Il manquait peut-être la présentation de la sociologue britannique Sonia Livingstone sur l'enquête EUKidsonline avec son excellent tableau sur les risques et les opportunités :


J'ai eu l'impression d'un consensus sur le fait qu'on trouvait tout et n'importe quoi sur Internet. C'est étrange de s'étonner que les propos du café du commerce peuvent aussi avoir lieu sur Internet. Ce qui est justement formidable, c'est la relative publicité : le public, ce n'est plus le cercle amical et familial, ce n'est plus seulement le cercle immédiat. N'importe qui peut tenir un blog et raconter ce qu'il veut, ce qui est une réelle avancée sur la liberté d'expression, notamment dans la capacité à diffuser de l'information : c'est parfois une alternative aux médias et aux maisons d'éditions. Internet rend peut-être les gens plus autonomes, mais il ne les rend pas plus intelligents pour autant : le café du commerce continue d'exister... Car ce n'est qu'un outil : cela permet de gagner du temps, mais encore faut-il savoir trier l'information, comparer les sources, faire preuve d'esprit critique. Mais est-ce une nouveauté par rapport au journal de TF1 ?

Quelle éducation pour les nouveaux médias ?

Ce qui est certain, c'est que l'école doit cesser l'ignorance de la télé et d'Internet. Mais c'est un voeu pieux, puisqu'on sait très bien que l'Éducation Nationale a beaucoup de mal à intégrer les nouvelles éducations (à l'environnement, à la citoyenneté, à la santé). L'éducation à l'image se fait très marginalement alors que les besoins sont énormes. Une personne de la salle a cité l'expérience où dans un collège ce travail était pris en charge par les documentalistes dans leur CDI. Mais comment cela pourrait suffisant ? Cela a besoin d'être systématisé dans le cadre du projet d'établissement avec un véritable projet pédagogique pour avoir de l'impact au lieu d'actions ponctuelles. L'équipe pédagogique doit participer pour que chaque classe soit prise en compte parce qu'on sait très bien que ceux qui visitent le CDI ne sont pas les élèves les plus en difficulté... Mais où sont les sous pour ça ?

vendredi 2 octobre 2009

Comment justifier les études sur les réseaux sociaux

Certains historiens préfèrent penser à partir du terme de "réseau social" et semblent ne pas se rendre compte qu'un mot induit quelquefois des types d'intelligence et de compréhension du réel bien particuliers. Un réseau social ne peut être tout à fait la même chose qu'une classe sociale ; un je-ne-sais-quoi d'"euphémisé" s'installe là. Il existe de nombreux exemples de ce dévoiement. En effet, cela permet de faire l'économie des "conflits" entre les classes, en soutenant les idées douces de "négociation", d'"interactivité", d'"interaction". Voici l'exemple d'un déficit de pensée qui me semble assez grave.
Extrait de : Arlette Farge, Jean-Christophe Marti, Quel bruit ferons-nous ?, Les Prairies Ordinaires, 2005, p.145


L'hypothèse ou le terrain ? De quoi part-on pour forger une théorie ? Si c'est d'une hypothèse, on peut toujours avoir le risque d'éviter de rechercher les cas négatifs. Les cas négatifs sont définis par Howard S. Becker dans Le travail sociologique (p.123) : "des cas dans lesquels des phénomènes alternatifs qui ne seraient pas prédits par sa théorie apparaissent". Si c'est du terrain que l'on part, alors dans l'analyse, il faut bien faire attention à ne pas éluder certains cas et leurs contradictions qui invalideraient la théorie.


C'est uniquement par la comparaison entre différents parcours de plusieurs individus qui ont des caractéristiques sociales similaires que l'on peut comprendre "ce qui joue et ce qui ne joue pas". Il suffit par exemple de reprendre les Tableaux de famille, de Bernard Lahire. Il s'agit là d'un livre qui vise à étudier de manière systématique la configuration familiale autour d'un ou une élève de CE2. L'analyse maintes fois explicitée depuis vise à montrer les conditions d'une transmission de dispositions plus ou moins favorables à de bons résultats scolaires. Il se pose la question de la réalité de la socialisation à partir des relations entre l'enfant et ses parents et ses grands-parents. En portant son attention sur la configuration familiale, il permet d'identifier toutes les nuances qui font que telle ou telle disposition présente dans la tradition familiale va se voir reprise par un membre de la famille et pas tel autre. Être en contact ne suffit plus, il faut voir la qualité du contact : c'est ainsi que, p.278, il peut parler dans certains cas de patrimoine culturel mort, non approprié et in-approprié.

Le réseau contre la classe sociale ?


En cartographiant autour d'un individu toutes ses relations, on permet ainsi d'analyser comment s'articulent le "système" et l'individu, entre les régularités et les petites irrégularités. Lahire l'explique dans Portraits sociologiques, p.3 :
Les procédures statistiques de mise en équivalence pour les besoins du codage, comme les opérations de typification de la sociologie la plus qualitative, désindividualisent les faits sociaux et livrent une version dépliée (abstraite des singularités individuelles) du social.
Ce n'est pas la réfutation des théories basées sur les catégories socioprofessionnelles qui est visée : on cherche le réalisme de la théorie. On veut éviter la réduction résumée par Peter Berger dans son Invitation à la sociologie (p. 119) :
"Chaque classe sociale forme la personnalité de ses membres par d'innombrables influences qui commencent à la naissance et vont, selon les cas, jusqu'au diplôme de fin d'études du secondaire privées ou jusqu'à la maison de correction pour mineurs."
Il s'agit donc bien plus de renouveller l'analyse à une échelle plus fine en travaillant sur les différences dans la similitude approchée par la notion de classe sociale.

vendredi 21 août 2009

Comment faire croire qu'on a lu plein de livres en citant beaucoup

Il y a deux écoles. Soit éviter de citer les autres (sauf soi-même), soit citer tous ses amis. Ici chaque article citera au moins un auteur et un livre ou un rapport. Cette habitude de citer est très courante en sociologie mais n'est pas aussi courante en histoire. Jean-Claude Kaufmann cite beaucoup d'auteurs, de livres, dans ses livres sans qu'on comprenne toujours le sens. La traduction collective de deux petits livres de John Dewey nous a mis aussi devant un autre problème : les citations, sans les références, d'auteurs américains des années 30 ou 40, comme Santayana, sans qu'il nous soit possible de retrouver d'où c'est tiré.

En fait, il y a beaucoup plus de stratégies autour de la citation. Partant du principe que la bibliométrie est basée sur une conception stupide de la valeur de la citation, Stéphane Olivesi répertorie un certain nombre de raisons de citer après une dizaine d'entretiens avec différents types d'universitaire (maitres de conférence, doctorants ou professeurs). Ainsi dans son livre Référence, déférence, p.35, il établit un tableau qui me paraît assez complet :

Registre primaire (relation directe avec les cités) :
  • logique de cooptation (pour le professeur qui choisit ses disciples)
  • logique d'allégeance
  • logique de reconnaissance
  • logique d'interdépendance
  • logique de connivence
  • logique d'appartenance
  • logique d'autopromotion
Registre secondaire (le citeur n'appartient pas au même monde que les personnes citées) :
  • logique d'imposition de définition
  • logique de monstration de ressources ("Moins on a de confiture, plus on l'étale")
  • logique de légitimation
Enfin le registre négatif (où c'est un vrai contresens de croire que la citation fait la valeur) :
  • logique d'occultation (on oublie de citer)
  • logique de raréfaction
  • logique d'ignorance
  • logique de critique
  • logique allusive
  • logique anomique
Je ne peux pas expliciter les nuances ici, le livre est assez court pour être lu rapidement. Mais cela a donné du grain à moudre dans le mouvement des chercheurs du Printemps 2009 où les bases de l'évaluation restent à explorer.

Tout ça pour dire que j'évoquerai bientôt les livres suivants s'ils arrivent un jour :
Ajout du 23 août : j'ai écouté une très intéressante conférence sur la bibliométrie et l'évaluation des sciences sociales par Yves Gingras en podcast. On apprend notamment que la bibliométrie n'est pas ce qu'on entend en temps normal et que les classements de Shanghai & Co ne sont pas réalisés par des bibliomètres.

vendredi 14 août 2009

Comment Bourdieu a raté son auto-analyse

En retombant sur la page wikipedia de Pierre Bourdieu pour chercher un lien dans mon billet sur le seuil de pauvreté, j'ai été surpris de voir que la page consacrée à son livre posthume "Esquisse pour une auto-analyse" est restée quasi-intacte depuis 2006.

En effet, cette année-là, j'avais fait un exposé sur ce livre dans le séminaire de lecture en anthropologie animé par Alban Bensa, Elisabeth Allès, François Pouillon et Jean Schmitz. Comme il avait reçu de bons échos, je m'étais empressé de retravailler cet exposé critique sur Wikipedia. À l'époque, j'étais assez séduit par l'encyclopédie. Puis j'ai vu que sur certains articles de vives bagarres ne pouvaient être tranchées à l'amiable. C'est d'ailleurs normal car les rédacteurs sont pleinement conscients du pouvoir normatif d'une définition. Alors comment trancher entre divers postures politico-intellectuelles de manière satisfaisante pour toutes les parties ? Et bien j'étais insatisfait du parti pris de Wikipedia en tout cas à l'époque, peut-être que cela a évolué depuis.

Je suis plutôt content de voir que ce que j'avais posté n'a pas tellement varié.


Esquisse pour une auto-analyse est un livre à mi-chemin entre l'autobiographie intellectuelle et les mémoires publié par Pierre Bourdieu.

La démarche développée dans cette oeuvre (traduite à partir du livre qu'il avait publié de son vivant en Allemagne) s'inscrit dans une interrogation menée par Bourdieu depuis ses premiers travaux sur la nécessité pour le sociologue de faire l'analyse sociologique de lui-même car, comme il le dit dans une conférence, "l'objectivation scientifique n'est complète que si elle inclut le point de vue du sujet qui l'opère". Dans ce livre, Bourdieu revient donc sur son passé, et notamment ses expériences de jeunesse qui l'ont conduit à la sociologie (à l'époque balbutiante des années 50 ans, la sociologie est la discipline pauvre des sciences humaines à côté de la philosophie et aussi de l'anthropologie).
L'auto-analyse développée dans cette oeuvre suit la logique développée par exemple par Florence Weber, qui repose sur la capacité du sociologue à interroger sa relation avec l'objet sociologique qu'il interroge ; cette perspective est développée aussi en histoire notamment avec les Essais d'Ego-histoire de Pierre Nora.
Il revient sur son expérience algérienne, et sa lecture des relations là-bas à partir de son expérience béarnaise, dont le système agraire se rapprochait fortement, et c'est ce qui suffit à justifier selon lui son auto-analyse. A part l'Algérie et ses études sur le Béarn, on ne trouve quasiment rien de ses prises de positions que l'on retrouve dans le recueil "Interventions" : peu de choses par exemple sur son positionnement par rapport aux étudiants en mai 68, et ensuite il passe sous silence toute la suite jusqu'à son engagement dans les grèves de 95.

Il déclare que ce qu'il va entreprendre dans ce livre est ce qu'il aurait aimé savoir à propos des philosophes qu'il a étudié. Il parle donc de Georges Canguilhem, de Raymond Aron, de Jean-Paul Sartre. Et puis au détour d'une phrase, il déclare qu'on l'interroge souvent à propos de Jacques Derrida et de Michel Foucault tandis qu'ils n'ont pas marqué son cheminement (aux États-Unis, on rattache Bourdieu, Derrida et Foucault dans ce qu'on appelle la French Theory, amalgame que chacun récuse et qui est à la base des analyses des constructions sociales qu'a lancé Foucault dans Surveiller et Punir). Il trouve dommage dans son livre qu'on ne lui parle jamais de gens qui l'ont marqué comme Aaron Cicourel par exemple. Il passe cependant sous silence l'importance de l'oeuvre de Wittgenstein auquel l'a initié Jacques Bouveresse, qui l'a influencé notamment sur le problème de suivre une règle, dont il se sert pour sa théorie de l'habitus.
Dans cette oeuvre, on ne trouve pas de nombreux domaines importants dans la carrière de Bourdieu : un sujet qu'il ne fait qu'éfleurer par exemple, c'est sa stratégie éditoriale. Toute sa politique d'édition de la collection du "Sens commun" chez les Editions de Minuit n'est pas détaillée, alors qu'elle fonde une partie de l'influence intellectuelle qu'il aura dans les années 80 : il contribue à relancer la sociolinguistique avec la publication des traductions de Labov et de Bernstein ; il lance en France la traduction du philosophe Cassirer ou encore la traduction des oeuvres du sociologue Erving Goffman.
Il ne détaille pas non plus ses choix de carrière : il ne développe pas sur son élection au Collège de France, qui cristallisa les enjeux de la définition de la sociologie française avec Alain Touraine et Raymond Boudon par crainte de passer pour un "cynique".

Il y a de nombeuses lacunes essentielles à la compréhension de cette trajectoire, notamment sa vie familiale. Sa collaboration avec Jean-Claude Passeron dans ses premiers livres est absente, son nom n'apparait pas autrement que dans les notes de bas de page.
Pour donner un exemple, il ne revient pas sur son expérience par exemple de professeur de philosophie à Moulins : il parle de son impact avec ses maitres, mais sur ce que ça lui a apporté. Dans "Rencontres avec Pierre Bourdieu" (dirigé par G. Mauger), Jean Lallot relate dans la première contribution du volume ("Pablo"), un épisode lorsque Bourdieu était son professeur de philo : il entreprend de leur faire étudier le Manifeste du Parti Communiste, ce qui déclenche un micro-scandale et Bourdieu se sert de cet évènement dans un passage des Héritiers.
Dans l'ensemble des ouvrages parus sur Bourdieu avec les contributions de l'ensemble des contributeurs, ces derniers parlent de leur relation avec Bourdieu, et tout cet entourage aurait pu faire l'objet d'un traitement dans cette auto-analyse par Bourdieu, car les relations de travail sont toujours utiles pour comprendre sa trajectoire. Cette auto-analyse pose un problème dans son ambition même à certains de ses collaborateurs.

Critiques

Bourdieu ne discute pas de sa légitimité pour faire sa propre socioanalyse, du problème même du cadre historique de l'émergence de ce type de discours sociologique. Outre le problème des difficultés de distanciation par rapport à sa propre discipline, dans son propre pays, dans sa propre époque, on peut tout simplement revenir sur une critique qu'on peut opposer à toute confession de type "je vais tout vous dire", voire d'une auto-psychanalyse "je vais me dévoiler mes propres pulsions" : cet objectif lui sera reproché notamment dans la Revue Française de Sociologie.
On en revient au problème de l'objectivité en général, pas forcément concernant sa propre personne. Bourdieu pose le champ comme constitutif de l'objectivité grâce à l'autorité scientifique et la reconnaissance entre les pairs. Ian Hacking formule notamment une critique concernant cet argument : "Et j'entends à ma droite une voix sarcastique : "Parfait - il y a un champ des experts de la chasse aux sorcières, avec des normes déterminées, des preuves précises, connues des avocats, décrites dans des manuels comme le Maleus Maleficorum ! Ces experts avaient à leur époque une autonomie remarquable. Pour avoir la vérité, il faut plus que l'accord sur les règles et des méthodes dans un champ."
L'idée de cette Esquisse pour une auto-analyse était de priver de potentiels biographes de l'envie de s'attaquer à sa vie comme il le confesse dans la postface. Ce texte de 135 pages, cet aboutissement inabouti, n'empêchera rien, car c'est un texte trop petit pour aider à la compréhension du rayonnement international de Bourdieu, quel que soit son lectorat, qu'il soit français ou d'une autre nationalité.
Le lien est évident avec ce que dit Arlette Farge sur les motivations de l'historien. Puis sur les stratégies à l'intérieur du monde de l'université, d'autres sources, comme dans les mémoires de Michel Crozier (modeste comme toujours), apportent un éclairage, notamment sur l'élection au Collège de France :
Il croisa le fer une seule fois avec moi. Il avait écrit un grand article dans La Recherche en m'accusant d'être à la solde du grand capital. J'y répondis par un article de fond mesuré et serein. Mais je n'avais pas compris que s'il m'avait ainsi attaqué, c'était parce qu'il cherchait à me décourager de me présenter contre lui au Collège de France. Une fois élu, il allait faire de son poste au Collège une forteresse personnelle, et se lancer dans une quête de pouvoir intellectuel que j'avais peine à imaginer.
Extrait de : Michel Crozier, À contre-courant, Fayard, 2004, p. 237.

J'avais dû enlever ce passage pour Wikipedia. Et pour ajouter une critique à mon exposé, j'avais retenu lors du commentaire des "profs" qu'un autre manque essentiel de ce livre de Bourdieu, c'est qu'il n'aborde pas ses propres stratégies matrimoniales. J'avais oublié de faire attention à ce genre de détails. Seul un anthropologue pouvait faire cette remarque...

Il y aurait un travail énorme à faire autour de la stratégie éditoriale de Bourdieu (notamment sur les raisons de publier Goffman). Puis sur les freins qu'il a pu susciter pour traduire d'autres grands pontes, comme Weber : il aurait notamment bien lu Sociologie des religions, mais n'aurait pas souhaité qu'on le traduise, certainement parce qu'il s'en était inspiré. Tous ces détails dont je parle, malheureusement, toutes les biographies consacrées à Bourdieu les passent sous silence pour le moment. D'ailleurs, elles ne sont pas très réussies, c'est le moins qu'on puisse dire.

  • Ajout du 17 août : ma bibliographie n'est pas à jour. Ma revue du web non plus. Sur l'importance des relations familiales de Bourdieu, j'ai trouvé un billet sur un blog dont je ne connais pas l'auteur mais qui n'aime tellement Éribon. Les faits pointés méritent de l'être, le ton de l'exposé me laisse froid. J'ai oublié de reciter un article de François de Singly que je citais dans mon exposé en 2006. Sur l'élection au Collège de France comme sur les perspectives que je trace ici, la biographie de Marie-Anne Lescourret est l'expression même des manques. Son travail de synthèse n'est pas pour autant inutile, surtout pour le lecteur étranger. Mais comme cela a été souligné, effectivement, le lecteur averti n'apprendra rien de nouveau. Les critiques sur l'héritage de Bourdieu m'amusent. À quand un travail approfondi ?

mercredi 12 août 2009

Comment l'histoire est idéologisée selon Arlette Farge

L'histoire est une science idéologisée, quoiqu'on en dise. Les historiens devinent toujours, sans jamais le dire à voix haute, le lien que tel ou tel entretient avec son objet d'histoire. Certains objets d'histoire ont partie liée avec la vie personnelle de ceux qui les ont choisis, et cela n'est pas grave si chacun possède un minimum de lucidité à cet égard. Mais cela ne s'énonce ni ne s'affirme, car l'histoire se dit une science et rend tabous tous les sentiments autour d'elles qui pourraient présenter un risque pour son éventuelle objectivité. Cela ne m'empêche pas de croire que, quoiqu'il arrive, quoiqu'on écrive, il s'avère impossible de prétendre écrire la vérité. Ce concept n'existe pas en histoire, ce qui ne veut pas dire que l'histoire écrite est fausse, mais qu'elle est guidée par l'éthique personnelle de l'historien, son sexe, son milieu social, sa manière de vivre, sa vision du monde, mais aussi son désir intense de véridicité sans laquelle il n'y a pas d'histoire...
Les discours de l'historien n'étant pas exempts de déterminations subjectives, l'histoire est forcément idéologisée, ce qui peut expliquer bien des désaccords et des polémiques.
Extrait de : Arlette Farge, Jean-Christophe Marti, Quel bruit ferons-nous ?, Les Prairies Ordinaires, 2005, p.21.

Cet extrait (qui peut sembler banal) s'applique tout à fait aux sciences sociales dans leur ensemble. Bientôt un billet sur l'auto-analyse de Pierre Bourdieu comme tentative en sociologie.

Ceci est une tentative de billet court et de teasing.

dimanche 9 août 2009

Comment je compte tenir ce blog

Ce blog sera un blog de recherche, consacré à mes lectures et des récits d'expérience. Je finis une recherche sur l'initiation aux pratiques culturelles chez les collégiens à l'EHESS. Je suis par ailleurs investi dans l'associatif, notamment sur les questions de démocratie participative à la Ligue des Droits de l'Homme et sur des questions d'inégalités de santé à Uraca (et surtout l'Atelier Santé Ville Paris 18e). Ces domaines peuvent sembler sans lien et certaines frontières parfois difficiles à franchir. L'intérêt de ce blog sera de démontrer le contraire.

Quand je me suis intéressé à la sociologie, j'ai bien vu que les frontières, même artificielles, avec l'histoire ou la psychologie ne sont pas toujours pertinentes. Les ouvrages classiques de Norbert Elias (à mi-chemin entre toutes ces disciplines) nous le rappelent. Sa carrière aussi, car elle n'a pas été pas aussi brillante qu'elle aurait pu l'être justement à cause de ça. Pourtant les sciences sociales traitent souvent de sujets similaires. Ici je parlerai de sociologie de la santé, histoire de l'alimentation, sociologie et histoire des loisirs.

Quand je me suis intéressé au devenir des rapports en sociologie que commandent certains ministères ou organismes, je me suis dit qu'il faudrait étudier comment les chercheurs réussissent (plus ou moins) à populariser leurs résultats. Pourtant, quand on voit les rapports qui se succèdent, certaines nouvelles voies devraient être trouvées.

Quand je regarde un documentaire, je me demande si les documentaristes ont lu des sociologues avant (ce qui n'est pas une nécessité pourtant). J'en doute. Mais je doute aussi que les sociologues pratiquent ou s'intéressent au documentaire. Pourtant, les deux activités veulent rendre compte des mondes sociaux(par exemple les documentaires de Frederick Wiseman ou de Raymond Depardon).

Quand je lis un rapport, je suis toujours étonné de la faible curiosité (qui peut aller jusqu'à une curiosité sélective) sur la situation des autres pays. Quand le rapporteur a eu du temps, le lecteur a droit à un panorama de nos voisins les plus proches (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Espagne) mais guère plus. Le Québec ? Les pays scandinaves ? Les pays d'Amérique Latine ? L'Afrique ? L'Inde ? Inexistants !

Difficile de s'intéresser à tout. Le temps manque, etc. Internet est idéal pour favoriser l'activité des passeurs. Tel est le but de ce blog, faire circuler les savoirs quelle que soit leur nature, au delà des frontières disciplinaires, géographiques, professionnelles ! Le documentaire vulgarise la connaissance du monde social qu'un ouvrage de sociologie en terme de diffusion. Il peut dénoncer l'intolérable et avoir un impact politique. Les décideurs se nourrissent des constats faits par les chercheurs et apparaissent dans des documentaire. Les chercheurs en plus de leur activité académique participent à des commissions, publient des rapports ou des tribunes. Parfois ils conseillent des documentaristes. Bref ces petits mondes semblent interconnectés.

Les contributions des chercheurs en sciences sociales en France semblent limitées dans l'espace public. Pourtant, l'enquête sociale à la John Dewey, qui a forgé la sociologie de l'université de Chicago jouant un rôle dans le réformisme, n'a pas d'équivalent en France. Recherche, popularisation et transformation sociale me semble un triptyque indissociable. Certains pays favorisent le rapprochement entre la recherche et ses citoyens, notamment par l'expérimentation et cela m'attire.

Pourquoi chacun devrait rester dans son monde et les frontières demeurer infranchissables ? Je me suis aperçu que je lisais parfois des livres intéressants. Je me suis même rendu compte que certains n'étaient même pas traduits en français. Ces livres intéressants le sont parce que d'autres dans mon entourage ne les ont pas lus et pourtant sont intéressés par leur contenu. J'en déduis donc que ces mêmes livres intéresseront d'autres personnes alors que je ne les connais pas. A vous de me le dire.

Enfin, je crois savoir qu'il est impossible d'alimenter chaque jour un blog. Les quelques blogs que je suis (Eolas, Lhivic, Quatremer) m'en ont convaincu. De plus, comme je conçois ce blog en partie comme un lieu de vulgarisation et d'alerte sur ce que je peux lire, cette envie invariable est liée à des choses qui varient... La qualité de ce que je peux lire (je ne lis pas toujours des choses qui m'inspirent) et la fréquence à laquelle je lis (et je ne lis pas toujours deux livres par semaine, loin de là). En plus, j'ai un mémoire de diplôme à terminer pour septembre.