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vendredi 2 octobre 2009

Comment justifier les études sur les réseaux sociaux

Certains historiens préfèrent penser à partir du terme de "réseau social" et semblent ne pas se rendre compte qu'un mot induit quelquefois des types d'intelligence et de compréhension du réel bien particuliers. Un réseau social ne peut être tout à fait la même chose qu'une classe sociale ; un je-ne-sais-quoi d'"euphémisé" s'installe là. Il existe de nombreux exemples de ce dévoiement. En effet, cela permet de faire l'économie des "conflits" entre les classes, en soutenant les idées douces de "négociation", d'"interactivité", d'"interaction". Voici l'exemple d'un déficit de pensée qui me semble assez grave.
Extrait de : Arlette Farge, Jean-Christophe Marti, Quel bruit ferons-nous ?, Les Prairies Ordinaires, 2005, p.145


L'hypothèse ou le terrain ? De quoi part-on pour forger une théorie ? Si c'est d'une hypothèse, on peut toujours avoir le risque d'éviter de rechercher les cas négatifs. Les cas négatifs sont définis par Howard S. Becker dans Le travail sociologique (p.123) : "des cas dans lesquels des phénomènes alternatifs qui ne seraient pas prédits par sa théorie apparaissent". Si c'est du terrain que l'on part, alors dans l'analyse, il faut bien faire attention à ne pas éluder certains cas et leurs contradictions qui invalideraient la théorie.


C'est uniquement par la comparaison entre différents parcours de plusieurs individus qui ont des caractéristiques sociales similaires que l'on peut comprendre "ce qui joue et ce qui ne joue pas". Il suffit par exemple de reprendre les Tableaux de famille, de Bernard Lahire. Il s'agit là d'un livre qui vise à étudier de manière systématique la configuration familiale autour d'un ou une élève de CE2. L'analyse maintes fois explicitée depuis vise à montrer les conditions d'une transmission de dispositions plus ou moins favorables à de bons résultats scolaires. Il se pose la question de la réalité de la socialisation à partir des relations entre l'enfant et ses parents et ses grands-parents. En portant son attention sur la configuration familiale, il permet d'identifier toutes les nuances qui font que telle ou telle disposition présente dans la tradition familiale va se voir reprise par un membre de la famille et pas tel autre. Être en contact ne suffit plus, il faut voir la qualité du contact : c'est ainsi que, p.278, il peut parler dans certains cas de patrimoine culturel mort, non approprié et in-approprié.

Le réseau contre la classe sociale ?


En cartographiant autour d'un individu toutes ses relations, on permet ainsi d'analyser comment s'articulent le "système" et l'individu, entre les régularités et les petites irrégularités. Lahire l'explique dans Portraits sociologiques, p.3 :
Les procédures statistiques de mise en équivalence pour les besoins du codage, comme les opérations de typification de la sociologie la plus qualitative, désindividualisent les faits sociaux et livrent une version dépliée (abstraite des singularités individuelles) du social.
Ce n'est pas la réfutation des théories basées sur les catégories socioprofessionnelles qui est visée : on cherche le réalisme de la théorie. On veut éviter la réduction résumée par Peter Berger dans son Invitation à la sociologie (p. 119) :
"Chaque classe sociale forme la personnalité de ses membres par d'innombrables influences qui commencent à la naissance et vont, selon les cas, jusqu'au diplôme de fin d'études du secondaire privées ou jusqu'à la maison de correction pour mineurs."
Il s'agit donc bien plus de renouveller l'analyse à une échelle plus fine en travaillant sur les différences dans la similitude approchée par la notion de classe sociale.

jeudi 3 septembre 2009

Comment ébruiter la violence réelle du passé

Le passé est tout autant incohérent que le notre présent. Bien sûr, il existe des logiques, mais aussi tant d'incohérences. Pourquoi dès lors le travail de l'historien devrait-il consister à décrire des continuités, des évolutions, expliquées avec beaucoup de talents, mais qui ne sont fondées sur rien si ce n'est sur le fait que, grâce à son métier, il sait toujours la fin de l'histoire. Lorsque je demandais "Quel bruit ferons-nous ?", c'était sans doute une révolute à l'égard du présent. Aujourd'hui, quel bruit ferons-nous ? Quel bruit intime ferons-nous à partir de nos interrogations sur la pauvreté, sur ses seuils de plus en plus élevés, sur la misère, et sur ceux qui dorment dans la rue ? [...] Dans la question "Quel bruit ferons-nous ?", il y a aussi une intense révolte liée au fait qu'en histoire, nous savons ne pas ébruiter la violence réelle du passé.

Extrait de : Arlette Farge, Jean-Christophe Marti, Quel bruit ferons-nous ?, Les Prairies Ordinaires, 2005, p.211.

Et comment ébruiter la violence réelle du présent et de la Misère du Monde ?

mercredi 12 août 2009

Comment l'histoire est idéologisée selon Arlette Farge

L'histoire est une science idéologisée, quoiqu'on en dise. Les historiens devinent toujours, sans jamais le dire à voix haute, le lien que tel ou tel entretient avec son objet d'histoire. Certains objets d'histoire ont partie liée avec la vie personnelle de ceux qui les ont choisis, et cela n'est pas grave si chacun possède un minimum de lucidité à cet égard. Mais cela ne s'énonce ni ne s'affirme, car l'histoire se dit une science et rend tabous tous les sentiments autour d'elles qui pourraient présenter un risque pour son éventuelle objectivité. Cela ne m'empêche pas de croire que, quoiqu'il arrive, quoiqu'on écrive, il s'avère impossible de prétendre écrire la vérité. Ce concept n'existe pas en histoire, ce qui ne veut pas dire que l'histoire écrite est fausse, mais qu'elle est guidée par l'éthique personnelle de l'historien, son sexe, son milieu social, sa manière de vivre, sa vision du monde, mais aussi son désir intense de véridicité sans laquelle il n'y a pas d'histoire...
Les discours de l'historien n'étant pas exempts de déterminations subjectives, l'histoire est forcément idéologisée, ce qui peut expliquer bien des désaccords et des polémiques.
Extrait de : Arlette Farge, Jean-Christophe Marti, Quel bruit ferons-nous ?, Les Prairies Ordinaires, 2005, p.21.

Cet extrait (qui peut sembler banal) s'applique tout à fait aux sciences sociales dans leur ensemble. Bientôt un billet sur l'auto-analyse de Pierre Bourdieu comme tentative en sociologie.

Ceci est une tentative de billet court et de teasing.